La Guerre des bouffons raconte les jeunes années d’Idir Hocini. Grand timide et mal dans sa peau, il a alors un rêve : être digne de la mémoire de son grand-père et faire cesser les persécutions qui sévissent au lycée Jean Renoir.

L’écriture est vive et généreuse, Idir multiplie les références de l’Iliade au Collège fou fou fou et rend hommage aux habitants de Bondy. Ville où le bagout et l’humour sont des armes décisives.

Quand j’écris à Idir pour lui proposer une interview, j’ignore qu’il a été un des piliers du Bondy blog pendant une quinzaine d’années. La bourde est énorme. Amusé et flatté, l’écrivain accepte l’interview sans se froisser.

Aussitôt dit, aussitôt fait, nous nous retrouvons le lendemain pour ma première vraie interview d’écrivain. Un bel échange entre quadra élevés au grain des quartiers populaires. Interview.

Comment te sens-tu depuis la parution de ton livre qui, en moins une semaine, part déjà en réimpression ? Tu ressens de la joie, de la fierté ?

Je ressens surtout un grand vide, j’ai mis près de 25 ans à écrire ce livre et maintenant que c’est fait… D’ailleurs, je me rends compte aujourd’hui que tous les boulots que j’ai eus jusqu’à présent, toutes les directions que j’ai prises dans ma vie, m’ont préparé à écrire ce livre. L’objectif est atteint, mais ça n’a pas été évident d’aller au bout.

Quand je suis entré au BB, j’avais déjà commencé à l’écrire depuis 10 ans. Ça m’a demandé beaucoup de travail, de patience, de temps. Je suis donc soulagé, mais je me demande ce que je vais faire après.

Je repense à cette phrase de Churchill : « La victoire n’est pas finale, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte ». Je suis plus dans cet état d’esprit et j’espère pouvoir écrire une suite.

Qu’est-ce que cela représentait pour toi de passer du format billets de blog, où tu racontais déjà tes aventures, à la publication d’un livre ?

Pendant très longtemps, cela m’a beaucoup satisfait d’écrire au BB et d’être lu. J’ai toujours eu cette ambition et le BB a permis cela, j’y ai aussi mûri ma plume. Vers la quarantaine, j’ai décidé que j’étais prêt pour publier un livre, sans maison d’édition ! Pour moi, la publication de ce livre que j’ai voulu joyeux, c’était aussi la seule façon de tenter de guérir de certains maux.

Dans la Guerre des bouffons, la quête profonde du jeune Idir est de triompher de l’adversité avec courage et honneur. Tu peux nous parler de cette quête et du lien avec la vie à Bondy ?

La dureté de la vie dans une banlieue comme Bondy est une réalité, mais ça reste un territoire sur lequel on peut être heureux. D’ailleurs, avec mes amis, on a trouvé la méthode : on rit de nos malheurs, on pratique l’autodérision. On transforme les épreuves en quelque chose de positif grâce à l’humour. Et pour ce qui est de la grandeur d’âme, j’ai toujours été très inspiré par l’histoire de mon grand-père qui est mort pour la libération de l’Algérie.

C’est à l’école que j’ai compris qu’on venait d’ailleurs, qu’on était différent des « Français »

J’ai entendu cette histoire à un moment de ma vie où je me suis senti déprécié, rejeté. J’avais 4 ans, premier jour d’école en maternelle et première fois que j’entends « sale arabe ». Jusqu’alors, dans la cité, on vivait comme une grande famille avec des gens qui venaient de partout.

C’est à l’école que j’ai compris qu’on venait d’ailleurs, qu’on était différent des « Français », qu’on parlait différemment, qu’on était moins bien habillé.

D’ailleurs, en Algérie, on dit toujours « beau comme un Français ». Ma grand-mère, qui vient d’un monde colonisé, a dû sentir cette blessure en moi et m’a raconté l’histoire de mon grand-père. D’un coup, comme un tsunami, je suis passé de la honte à une immense fierté.

Ma grand-mère, qui n’a jamais aussi bien parlé français que ce jour-là où que je comprenais d’instinct, m’a dit cette phrase : « A l’école, tu veux te faire aimer par certaines personnes mais saches que tu seras toujours faible parmi les puissants et toujours puissant parmi les faibles ».

Ce qui impressionne dans ton livre, c’est le télescopage des références : tu exploites aussi bien l’histoire antique que la pop culture des années 80 et 90. Est-ce qu’il y a une référence que tu t’es interdite ?

Non ! J’ai mis toutes les références qui m’inspirent. Je ne sais plus qui a dit ça, mais un livre, une œuvre, c’est ce qui fait aimer l’âme humaine. Pour moi, un bon livre, une bonne BD, un bon film, c’est ce qui nous transcende, c’est ce qui fait que nous ne sommes pas complètement des animaux.

La Bible, le Coran, pour un croyant, c’est transcendant. Et bien, c’est pareil pour les héros du Club Dorothée. Toutes ces histoires m’ont marqué. C’est la magie des mots, du ciné. Je crois qu’il y a un enfant en moi qui continue d’être ébloui par ces histoires.

Pour être franc, j’ai passé beaucoup de temps devant la télé quand j’étais jeune. C’est ce qui a nourri mon imaginaire, ce qui m’a inspiré. C’est aussi la raison pour laquelle, quand je suis arrivé en première, je me suis dit que j’allais réaliser mon rêve d’enfance : faire la révolution ! Bon, je vous parle d’un gamin de 17 ans, il fait avec ce qu’il a !

Est-ce que tu te reconnais une famille d’écrivains ? Qui sont les auteurs et autrices de tes livres de chevet ?

Je me sens proche de Marcel Pagnol ou d’auteurs de l’école de Brive comme Claude Michelet, qui a notamment écrit le roman Des grives aux loups. L’histoire d’un village de Corrèze à la veille de la 1ère Guerre mondiale et de tous les chamboulements du XXe siècle. J’aime ces auteurs qui réussissent à faire vivre leur environnement, leur enfance. Quand ils me font découvrir leur patelin, j’y reconnais Bondy ou le village des parents en Algérie.

Je voulais aussi raconter l’esprit villageois qui règne dans une cité

Un village, c’est partout pareil : on y retrouve toujours l’idiot, le kéké, le lavoir ou la fontaine où se racontent les potins, celui qui a réussi et qui est parti… Ces lieux m’ont toujours plu et la banlieue, c’est entre la ville et la campagne, on se reconnaît plus dans le village que dans la grande ville.

Je voulais aussi raconter l’esprit villageois qui règne dans une cité où les familles ont vécu des expériences similaires. Qu’il s’agisse des espagnols ayant fui la guerre civile, des portugais qui nous parlaient de la dictature de Salazar ou des parents maghrébins.

Quel a été ton processus d’écriture : tu es parti d’anciennes notes, de journaux intimes ? Comment as-tu construit ce récit qui repose sur tous ces souvenirs d’enfance et d’adolescence ?

Ce livre, c’est plusieurs échecs collés ensemble. À chaque fois, j’essayais, j’échouais… Et puis un jour, je me suis dit qu’avec tout ce que j’avais écrit, j’avais assez pour faire un livre. Il suffisait de trouver comment agencer mes textes. J’ai été aidé par Claire Pinlou, une collègue enseignante qui est devenue une amie. C’est elle qui m’a convaincu que je pouvais y arriver.

Quasiment tout ce dont je parle dans le roman a existé y compris les Forces Berbères d’Intervention

Je voulais raconter ce conflit entre lycéens en faisant un vrai travail d’historien. De cette époque du lycée, j’ai tout gardé : les agendas, les emplois du temps, les notes de contrôles… Pour moi, il fallait une très grosse touche de vérité. Au total, je dirais qu’il n’y a pas plus de 25 % de romancé, de remix, sinon c’est pas sérieux !

Quasiment tout ce dont je parle dans le roman a existé y compris les Forces Berbères d’Intervention, un réseau toujours actif et qui a noyauté le BB d’ailleurs !

Tu dis penser à la suite. On va donc retrouver les aventures du jeune Idir et de ses acolytes un peu comme le personnage d’Antoine Doisnel dans les films de François Truffaut ?

Oui ! Le roman s’achève à la fin de ma 1er S en 1998 et j’aimerais bien raconter l’année de Terminale et ce que sont devenus les personnages 20 ans après. On est encore tous très amis.

Ces années de lycée nous ont vraiment marqués. Un ami de l’époque me dit encore que, sans ces moments vécus ensemble, il n’aurait jamais été chef d’entreprise. Ces moments lui ont montré qu’il y avait d’autres formes d’expression que les coups, qu’on pouvait parler, communiquer, rire de nos malheurs.

Propos recueillis par Nassera Tamer 

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