Être élégant, à tout moment de la journée, peu importe les circonstances, tout en prenant garde de respecter la “trilogie des couleurs”, c’est-a-dire ne jamais dépasser plus de trois couleurs différentes, tels sont les commandements de la SAPE, communément appelée la sapologie.

La SAPE, pour Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, est une mode vestimentaire née après les indépendances des deux Congos, Brazzaville et Kinshasa. C’est au détour d’une rue, la rue Panama du quartier de Château Rouge, que j’ai fait la rencontre d’un des fers de lance de cet art de se vêtir. Art qui a traversé le temps et les frontières, tant il est vrai que ses adeptes, d’origines diverses et variées, se comptent par milliers aujourd’hui en France.

Niché au fond de sa boutique de mode au nom évocateur, Connivences, dédiée exclusivement à la SAPE, l’homme paré d’un chapeau, d’une veste marron porté sur un pull rouge, sous lequel  on peut entrevoir les manches d’une chemise bleu ciel, me reçoit au milieu de costumes aux couleurs arc-en-ciel. Son pseudonyme est Bachelor et la SAPE est sa philosophie de vie.

Mon petit – terme affectueux – viens, je vais tout te dire sur la SAPE”, me lance t-il dès mon arrivée. Avant d’enchainer, “la SAPE c’est avant tout l’art de s’aimer, de mettre en avant sa personne. Elle prend en compte notre culture africaine. Avec cet art, nous allons donc au delà des normes qui subsistent aujourd’hui en Europe. ” Emporté par sa passion, il s’interrompt et me montre un costume rose. “Tu vois ce costume? les jeunes de ton âge n’oseront pas porter ce type de couleur car vous êtes conformistes”.

Puis, il conseille un client sur un costume rouge bordeaux en velours avant de me confier que “la SAPE c’est le dandysme à l’africaine.” Devant ces mots, le client qui se fait appeler “le Keynésien” m’interpelle et rajoute. “Le sapeur doit s’habiller pour se faire plaisir car le corps est le temple du Saint Esprit. Il doit communiquer la joie en égayant le monde autour de lui. Un sapeur n’est pas anonyme.”

Le sapeur apparaît alors comme un esthète, un gentleman des temps modernes, qui obéit à des codes moraux et dont la pensée va au-delà de l’apparence. De fait, au vue des descriptions données par les deux hommes, l’adepte de la sape doit être discipliné, respectueux et humble. En outre, il doit être une personne « qui ne glorifie pas l’habit » et doit accepter les autres tel qu’ils sont. C’est donc en réalité un personnage assez « cool » aux antipodes de l’image que l’on peut lui prêter. À savoir une image d’une personne inculte, sans goût vestimentaire, ni de connaissances relatives à la mode.

Je me surprends alors à imaginer l’un de ces costumes aux couleurs vives sur mon épaule, un chapeau panama fixé sur la tête,  déambulant, une canne dorée à la main, tel un dandy des temps modernes dans mon quartier. Néanmoins, l’on ne devient pas adepte de la SAPE du jour au lendemain tant il vrai qu’un sapeur doit absolument maîtriser à la lettre les règles de l’élégance masculine, initiées dans le livre l’éternel masculin de Bernhard Roetzel. Par ailleurs, une bonne culture générale et une excellente connaissance des tissus sont primordiales. Cela permet d’être en harmonie avec les saisons. Ainsi en ces temps glaciaux, le cachemire et le velours sont de mise tandis qu’en période estivale, par exemple, la laine vierge et le super 100 sont conseillés.

Devant tant d’exaltation, l’on se laisse volontiers emporter par l’amour que cet homme, fort sympathique, a pour cette mode vestimentaire, souvent discréditée de par son excentricité. Effectivement, cette dernière prend à contre pied le conformisme dans lequel notre société baigne. La SAPE devient alors un art de vivre dans lequel le sapeur tient le rôle d’artiste en quête perpétuelle d’originalité afin d’élever sa personne au rang de chef d’œuvre.

Mohamed K.

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021