Le théâtre National de Chaillot au Trocadéro à Paris accueille, jusqu’au 24 novembre, l’exposition inédite Lumières d’Afriques. Le théâtre expose photographies, toiles, installations et vidéos avec en arrière-plan la tour Eiffel.
Cette manifestation culturelle rassemble pour la première fois 54 artistes africains, un pour chaque pays du continent. L’idée est audacieuse. Le fonds de dotation African Artists for Developpment (AAD), à l’origine du projet, a l’ambition de redorer l’image parfois détériorée du continent africain. Les artistes, contactés en mars 2015, réfléchissent dès lors sur le thème imposé : les lumières. L’exposition a aussi la volonté de s’inscrire, grâce à ses nombreux partenaires industriels en énergie, en marge de la Cop21. Lumières d’Afriques doit se faire l’écho artistique de ce grand rassemblement des nations unies, qui a lieu à Paris en décembre prochain autour de l’écologie et du développement durable.
Le thème de lumières fait sens pour les artistes africains, aussi bien d’un point de vue environnemental, avoir accès à l’électricité partout, que d’un point de vue sociétal. L’Afrique est-elle en train de vivre son siècle des lumières ? Cette question implicite dans l’exposition suscite de vives réactions parmi les artistes. Hassan Musa, originaire du Soudan, comprend que « le concept des Lumières ait été emporté dans les bagages des colons. Tous les gens qui luttent pour la démocratie, l’égalité sont des héritiers légitimes des Lumières ».
Dans cette même idée, son œuvre, peinture sur tissu inspirée d’un tableau italien de la Renaissance, symbolise le « cadavre des lumières que les Européens ont laissé derrière eux. » Derrière son positivisme affirmé, Hassan Musa se questionne sur l’intérêt des indépendances africaines : « être indépendant, mais pour quoi faire ? ». Mouna Jemal Siala, photographe, vit à Tunis où elle enseigne les arts plastiques à l’Institut supérieur des beaux-arts et tente de vivre de son art. Le regard pétillant, elle confie « j’espère qu’on est dans un siècle des lumières. Le risque d’obscurantisme est cependant bien réel depuis le printemps arabe, mais la position des femmes, notamment dans la culture, éclaire ».
Pour certains, il est important de dénoncer les problèmes de l’Afrique. D’autres préfèrent inscrire leurs œuvres dans un optimisme, un positivisme. « Parler de lumières, pas d’ombres » « désigner les lumières positives » concède le photographe nigérian Emeka Okereke. Il est essentiel de prouver que le continent africain n’est pas seulement significatif de misère, il y existe aussi un réel progrès.
Pour les artistes, participer à ce projet était aussi l’occasion de faire des rencontres, de discuter sur des problématiques communes et diverses. L’exposition s’inscrit dans un message politique fort. Abdoulaye Konaté a fait les beaux-arts de Bamako et vit toujours au Mali. Il faut « faire passer le message qu’il y a un travail en Afrique. Cette manifestation artistique est importante, elle peut aussi faire réagir les gouvernements. » Namsa Leuba, originaire de Guinée Conakry, vit en Suisse d’où son père est natif et où elle a suivi des études d’arts. Lumières d’Afriques est pour elle une manière de montrer « l’essence, la sensibilité, la richesse de l’Afrique » aux occidentaux. Pour mettre en perspective cette richesse, les organisateurs ont demandé à chacun des artistes de se filmer pendant la réalisation de leurs œuvres. Une manière « authentique » pour la Tunisienne Mouna de faire découvrir aux spectateurs l’environnement des artistes et de « laisser une trace ».
Pour appuyer ce message, les organisateurs n’ont pas choisi le théâtre national de Chaillot par hasard. Ils avaient besoin d’un symbole fort. Quoi de mieux que de s’installer temporairement dans le lieu de la signature des déclarations universelles des droits de l’Homme de 1948.
Les artistes, appartenant à une certaine élite intellectuelle et sociale, espèrent que le continent va connaître son siècle des Lumières. Inch Allah comme dirait Mouna Jemal Siala.
Pénélope Champault

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