Elle lâche un énorme croc dans la crêpe tout juste commandée en face du métro Odéon. « J’avais tellement faim ! », rigole-t-elle en essuyant le sucre autour de ses lèvres. LaGo de Feu, grande blonde élancée, hésite peu. Sûre d’elle, regard franc, la jeune femme de 29 ans a la tchatche facile, le rire sincère. Elle transpire la bonne humeur. « Une petite babtou du 6e avec un grand sourire ça sort des stéréotypes rap hein ! »
LaGo de Feu s’est fait remarquer sur internet avec ses sons trap. « Kaaris, je kiffe ! » Une nana dans ce milieu, pas banal. « J’vais pas dire que c’est simple pour une femme, et en même temps c’est pas parce que je m’assume en tant que nana que j’ai envie de couper toutes les bites que je vois. Enfin un peu quand même… »
httpv://www.youtube.com/watch?v=nIEf96Y-oTY#action=share
Dans sa longue robe grise et ses baskets running, elle enjambe le boulevard St-Germain. Assise à la terrasse d’un café, elle se souvient de son « tout début » en sirotant son café glacé. La jeune femme commence par poster quelques sons sur Youtube courant 2014. Attends fébrilement les retombés. Ils sont bons. Gonflée à bloc, elle ouvre ensuite son Soundcloud, publie des clips. Puis arrive son premier show, au Boiler Room, au Social Club, à une soirée Yard. Elle sort son premier EP, « La Go, la cuisse, le biff ». Une invitation chez Ardison et deux – trois interviews plus tard, la côte de LaGo monte en flèche. Elle devient la rappeuse préférée de la jeunesse branchouille parisienne. Un buzz tout relatif. Avec ses 2000 fans sur Facebook sa musique reste confidentielle.
« J’allais pas me donner comme ça »
La rappeuse parisienne avance, doucement, mais sûrement. Une percée à demi-masquée. Son nom ? « Je ne veux pas le donner ». Dans ses clips, elle ne se montre pas. Sur scène, elle porte systématiquement des lunettes de soleil pour ne pas montrer son visage. Inutile d’éplucher son Facebook ou son Instagram. D’elle, on ne connait pas grand-chose. « Jamais j’allais me donner comme ça », lance-t-elle en claquant des doigts, avant d’ajouter : « En même temps, qui a envie d’une meuf qui se donne facilement en vrai ? Je ne suis pas celle que tu te tapes vite fait en soirée et que t’abandonnes le lendemain en fuyant la baraque ! »
Elle concédera toutefois venir d’une famille catholique plutôt stricte. Elle-même est croyante. Elle est élevée par sa mère, d’origine écossaise. Une enfance plutôt arty, où les sorties d’ado sont restreintes, mais la créativité omniprésente. « Je faisais des collages sur les murs. » Plus tard, son bac en poche, elle entame une école d’art, avant d’y renoncer. Son cœur est ailleurs. Bilingue, elle est biberonnée au rap US. « Pas comme le reste de mes copines parisiennes ! ». Et entrer dans la vie active la démange.
Rupture amoureuse, blessure professionnelle et dépression
« J’ai toujours été pleine d’énergie à sauter partout, à l’ouvrir dans des équipes de mecs. C’est d’ailleurs de là que vient mon blaze : “LaGo de Feu”. C’est moi, la nana surexcitée tout le temps, de Feu ! », explique-t-elle en faisant de grands gestes. Pourtant, plus elle se raconte, plus LaGo semble fragile. Dans son récit, elle arrive bientôt à ses 20 ans. À 23 piges, on lui brise le cœur. Une époque où elle enchaîne les petits boulots. Une blessure professionnelle vient s’ajouter à sa rupture. « C’est encore plus violent que les blessures d’amour, car il y a toujours une histoire d’ego derrière. » Elle entre en dépression. Encore difficile d’en parler franchement. Elle évoque blessure en énigme. Des plaies profondes, qu’elle s’est tatouées à la peau. Un pour chaque. À fleur de peau. Il a fallu en guérir. « On m’a éduqué à écrire, à coucher son mal-être sur du papier. Un endroit sûr et protégé. C’est ce que j’ai fait… » C’est à ce moment-là, poussé par des copains, qu’elle se met à rapper. Des textes pour elle, pour se défouler, mais qui lui donne un avant-goût de la musique. Et pourquoi pas elle ? De fil en aiguille, elle se lance.
« Le rap m’a sauvé »
Des rythmes trap, durs, noir, pour raconter sa vision du monde. Un grand écart lorsqu’on considère sa bonne humeur communicative. « Le rap, c’est mon côté sombre. » Elle n’a pourtant pas encore l’envie de se raconter elle. Etape par étape, le mot d’ordre de LaGo. « Se dévoiler oui, mais pas tout de suite. » Sur un prochain EP sûrement. Il est d’ailleurs en préparation. Dans le milieu rap français, pas vraiment de grand copain ou de parrain. LaGo mène sa barque solo avec son équipe et des copains DJ.
Aujourd’hui, elle parle de la musique comme d’une thérapie. « Le rap m’a sauvé. » Le rap et le sport. Car entre temps, La Go s’est mise au running, omniprésent dorénavant dans sa vie. Elle ne boit pas non plus. « Un esprit saint dans un corps saint ». Reste la clope. Histoire d’achever le portrait d’un ovni plein de contradictions.
Inès Belgacem

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