Une exposition sur l’Algérie en ces temps de débat sur la déchéance de nationalité, il fallait oser. Et ça n’est pas Zahia Rahmani, la co-commissaire de « Made in Algeria », avec Jean-Yves Sarazin, qui dira le contraire : « Elle voit le jour dans un contexte tendu en France ». « Nous montrons la naissance d’un territoire : comment l’invention de la cartographie a accompagné la conquête de l’Algérie », explique la commissaire de l’événement monté en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France.

L’historienne reconnaît que « l’inconscient français n’arrive pas à se remettre de la perte de ses territoires ». Parce que c’est bien de territoires dont il est question dans cette exposition. Un territoire en particulier, celui de l’Algérie, un vaste pays souvent inconnu et surtout l’objet de beaucoup de clichés vu de France. Et si l’art pouvait aider à aller au-delà des préjugés ? C’est tout le pari de cette expo qui se tient au MuCEM à Marseille du 20 janvier au 2 mai.
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« Des cartes d’une qualité esthétique rare »
C’est la première fois qu’une exposition de cette envergure consacrée à l’Algérie a lieu en France. « Made in Algeria, généalogie d’un territoire » s’étale sur un espace de 800 m2, dédié à la cartographie et à son développement pendant la colonisation française. Elle réunit un ensemble de cartes, dessins, peintures, photographies, films et documents historiques ainsi que des œuvres d’artistes contemporains qui ont arpenté le vaste territoire algérien, « des contrechamps, précise Zahia Rahmani, car on s’est rendu compte que le peuple algérien était le grand absent », car la manifestation s’est basée essentiellement sur les archives françaises.
L’un des objectifs des organisateurs est de « rendre compte, par les images, la cartographie et les relevés de terrain (…), l’impossible conquête de l’Algérie ». Près de 200 pièces sont présentées provenant des plus grands musées français et étrangers, ainsi que des créations contemporaines « inédites ». Un ensemble de cartes originales, d’une « qualité esthétique rare », est pour la première fois montré au public.
« Pourquoi ce territoire donne toujours lieu à des propos négatifs en France ? »
À l’origine de cette exposition, deux questionnements : pour quelles raisons on méconnaît autant le territoire algérien et « pourquoi donne-t-il toujours lieu en France à des propos négatifs ? »
Pour tenter de répondre à ces questions, les concepteurs ont choisi de remonter le territoire à travers quatre périodes. Quatre points cruciaux dans l’expansion de l’Algérie et ce, bien avant la colonisation. La guerre d’Algérie, un sujet toujours aussi sensible des deux côtés de la Méditerranée, n’est pas le sujet de l’exposition, prévient le Mucem. « Il n’est pas question uniquement et principalement de la guerre d’Algérie. C’est ce qui s’est passé en amont de cette guerre qui est présentée », raconte Zahia Rahmani.
« Les artistes ont subjectivé le territoire »
D’abord, l’Algérie vue de loin, avant 1830. Cette période est dominée par des visions maritimes et côtières. Viennent ensuite la conquête et la colonisation, qui a vu l’essor de la cartographie, notamment militaire, la fin de la période coloniale et son excès d’imagerie et enfin la période contemporaine avec des œuvres d’artistes d’aujourd’hui.
Tout au long du parcours, « on montre bien comment les artistes ont subjectivé le territoire en faisant des peintures montrant des étendues illimitées, inhabitées et vastes », détaille Zahia Rahmani. Des peintures qui participent à la propagande. « Montrer des territoires inconnus motive l’idée qu’il faut les conquérir ». La cartographie, qui décrit essentiellement les côtes avant le XVIIIe siècle, s’enfonce dans le territoire en même temps que le corps expéditionnaire français, qui débarque sur la presqu’île de Sidi-Ferruch en 1830.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’exposition montre que les supports de diffusion de l’époque véhiculaient « une vision schématique des Algériens qui servaient le commerce et le tourisme ». Des représentations qui « masquent la réalité de la vie des populations autochtones qui ont toujours été écartées de la gouvernance du territoire, alors qu’elles représentent 90 % de la population ».

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Colonisation de l’Algérie, Avis aux ouvriers (1848)

L’exposition est également l’occasion de découvrir des œuvres plus récentes, à l’instar de la série de 20 photographies en noir et blanc de Mohamed Dib. En 1959, cet artiste et militant est expulsé d’Algérie en raison de la nature politique de ses récits. Ses photos ont été prises en 1946 à Tlemcen et ses environs. Il photographie son peuple et s’impose comme le premier photographe algérien.

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Série de 20 photographies, Mohamed Dib

Bientôt montrée en Algérie ?
Samir Ghezlaoui, journaliste à El Watan, est impressionné par « la qualité des cartes ». Selon lui, « il est urgent de présenter l’exposition en Algérie pour que les prochaines générations connaissent davantage leur pays et se réconcilient avec leur passé ». Merzak Meneceur, journaliste à la Tribune d’Alger, partage cet avis : « les Algériens devraient la voir, car ce sont les premiers concernés, c’est un pan de leur histoire. Cette expo, c’est aussi une gifle à ceux qui parlent des bienfaits de la colonisation ».
Le ministre de la Culture algérien n’a pas écarté l’idée que cette exposition puisse un jour être montrée en Algérie, dans le cadre d’une coopération culturelle entre le MuCEM et un musée algérien.
Fruit d’une collaboration entre l’Institut national d’histoire de l’art (Inha), la Bibliothèque nationale de France (BNF) et le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem), l’exposition se poursuivra avec un riche panel d’ateliers, journées scientifiques et colloques, au cours desquels seront revisitées les œuvres d’auteurs, réalisateurs, photographes et artistes peintres.
Leïla Khouiel

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