En 2007, plusieurs membres de l’association L’Arche de Zoé s’envolaient pour le Tchad. Objectif : ramener en France 103 orphelins que des familles souhaitaient adopter. Échouée juste avant le rapatriement des enfants, l’opération vient d’être adaptée à l’écran par le réalisateur belge Joachim Lafosse. Les Chevaliers Blancs fait sa première mondiale au Festival de Toronto.
Rappelez vous cette opération qui avait défrayé la chronique en 2007, où de « pauvres orphelins » du Darfour devaient être rapatriés auprès de familles d’adoption françaises. Cela s’appelait L’Arche de Zoé et ce fut un naufrage, effectivement.
A l’époque, l’association L’Arche de Zoé collecte des fonds pour sauver des orphelins en détresse. Si l’intention est louable, la démarche, elle, laisse à désirer. Appuyés par une ONG locale, Children Rescue, et bénéficiant du soutien logistique sur place de l’armée française, plusieurs membres de l’association tentent d’évacuer de manière illégale 103 enfants « originaires du Tchad et ayant au moins un parent en vie » selon l’AFP, via un Boeing 757 loué pour l’occasion.
Au Tchad, dix-sept personnes – dont six membres de l’association et trois journalistes – sont arrêtées et écrouées. Condamnées à huit de prison et de travaux forcés pour « tentative d’enlèvement » ainsi qu’à 6,3 millions d’euros de dommages et intérêts par la Cour criminelle de N’Djaména, capitale du pays, les personnes inculpées sont finalement extradées par la France et graciées trois mois plus tard par le président tchadien Idriss Déby.
Renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris, certains bénéficient d’un non-lieu, d’autres écopent de trois ans de prison dont un avec sursis et 50000 euros d’amendes, voire de six mois à un an de sursis. En 2008, François Fillon déclare que la France ne paiera pas les 6,3 millions d’euros réclamés par le Tchad. En 2013, l’association L’Arche de Zoé est condamnée à verser 100 000 euros d’amende. Le fondateur de l’association Eric Breteau et sa compagne Émilie Lelouch sont libérés sous contrôle judiciaire.
Les Chevaliers Blancs, Zorros du Sahel ?
Ce sujet épineux vient donc d’être adapté à l’écran par le réalisateur belge Joachim Lafosse (A perdre la raison, Élève libre). Au casting, des comédiens de poids constitués d’une Palme de l’interprétation masculine (Vincent Lindon, en Eric Breteau) et d’un César du meilleur espoir masculin (Réda Kateb, en partenaire local désabusé), épaulés par Louise Bourgoin (campant une Émilie Lelouch, toute en mine serrée) et Valérie Donzelli (la journaliste Françoise Dubois, perdue entre professionnalisme et sentimentalisme). Décidant de placer son intrigue au Tchad, Joachim Lafosse situe sa fiction du côté de l’avant, des conflits et des prises de décision. Loin des procès judiciaires et médiatiques qui suivirent cette affaire.
Tourné au Maroc et produit par Sylvie Pialat (Les Films du Worso, à qui l’on doit récemment Timbuktu) et Versus Productions, Les Chevaliers Blancs revient avec force sur le fiasco d’une mission humanitaire jouant à la fois sur les mensonges et les bons sentiments.
Dans la mise en scène de Lafosse, pas de faux-semblants. Sous la chaleur tchadienne, les personnages nous sont livrés bruts, suants, râlant, pleurant, criant surtout. Car les désaccords sont nombreux au sein de l’organisation, avec les chefs de village, à cause de prises de risques non assumées ou de décisions réfutées. Naïveté, corruption et obstination sont autant de leviers utilisés dans les rapports humains dépeints par Lafosse pour décrire le côté insensé de l’action à laquelle peu de gens ont assisté, mais sur qui tant de rumeurs ont circulé.
Les enfants ne sont pas mis en exergue pour émouvoir le spectateur. Filmés à distance, collectivement, ils ne peuvent être distingués les uns des autres, rappelant le caractère impossible des recoupes tentées par l’association pour savoir qui possède des parents et qui est réellement orphelin. A l’exception d’Ismaël, jeune de 7 ans trop « vieux » pour être adopté, que la journaliste prend d’affection, comme un effet miroir de l’humanité et de l’amour à donner que nombre de familles d’accueil ont ressenti en finançant ce projet.
Gageons qu’à l’occasion de sa sortie en salle, Les Chevaliers Blancs fera encore couler beaucoup d’encre. Et que l’État nous éclairera peut-être davantage sur ce qu’il s’est passé.

Claire Diao, à Toronto

Les Chevaliers Blancs de Joachim Lafosse – Belgique/France – 112 min
Avec : Vincent Lindon, Louise Bourgoin, Valérie Donzelli, Réda Kateb…
Sortie française le 20 janvier 2016.

Crédit photo: Courtesy of TIFF

Articles liés

  • Les créateurs d’origine africaine : entre couture et culture

    Alors que la fashion week masculine bat son plein à Paris, l’accès aux maisons de haute couture est plus difficile pour certains créateurs. Les artistes issus des minorités ethniques choisissent pour beaucoup l’indépendance en créant leurs marques, et en affichant leur héritage culturel comme source d’inspiration. Une revendication de ce qui constitue leur identité. Loin des appropriations culturelles des grandes maisons. Témoignages.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 21/01/2022
  • Placés : de l’ombre à la lumière des Maisons d’enfance

    Sorti en salles le 12 janvier dernier, Placés est le premier film du réalisateur Nessim Chikhaoui qui raconte le quotidien haut en couleurs d'une bande de gamins placés à l'Aide Sociale à l'enfance. Un film drôle, touchant, qui raconte sans détours une réalité souvent douloureuse. Un coup de coeur pour notre contributeur Félix Mubenga. Critique.

    Par Félix Mubenga
    Le 20/01/2022
  • Avec « Nous », Alice Diop retisse la trame de notre société

    Comment des personnes aussi différentes les unes des autres font-elles société ? Comment passer de la somme des 'je' individuels à la formation du 'nous' collectif ? C'est avec cette intrigue sociale et politique que la réalisatrice Alice Diop a démarré son documentaire 'Nous'. Un film qui sortira en février 2022, disponible actuellement sur Arte, et qu'a vu Nassera Tamer. Critique.

    Par Nassera Tamer
    Le 22/12/2021