Chaque groupe lit un chapitre d’un livre réputé difficile puis résume en trois minutes le principal de sa lecture. Chapitre par chapitre, le livre est restitué à l’oral, dans une construction collective. C’est la technique dite de l’arpentage, que nous sommes allés voir de nos propres yeux le 27 novembre dernier à Paris. « L’arpentage, ça consiste à soulever des questions collectives et politiques, explique Sarah, bénévoles à Ressources alternatives, l’association qui organise cette soirée. Finalement, tous les problèmes de notre vie individuelle, on peut les poser collectivement. »

Au rez-de-chaussée d’une tour du 19e, on aperçoit enfin une petite lumière et on se rassure : on ne nous a pas donné la mauvaise adresse. C’est ici que, deux fois par mois, l’association organise un arpentage en coopération avec la Fabrik Collective. « Bienvenue ! C’est par là » : c’est Nicolas qui nous accueille. Le bénévole enfourne une pizza dans le four électrique de la cuisine.

Un savoir collectif pour repolitiser les problèmes individuels

Le temps d’une cuisson, le jeune homme nous explique le pourquoi de cette façon originale de lire et de penser. L’arpentage était pratiqué par les résistants lors de la seconde guerre mondiale, commence-t-il par nous raconter. Il a été diffusé plus largement à partir des années 1950 par le mouvement d’éducation populaire Peuple et Culture et dans le milieu ouvrier. Cette méthode permet de soulever les principaux enjeux d’un livre et d’identifier le point de vue de l’auteur en très peu de temps.

« L’idée, c’est de construire du savoir collectif sans forcément passer par l’école, en créant du lien », ajoute Sarah, qui a connu l’éducation populaire au Brésil où elle a vécu trois ans. C’est elle qui accueille les premiers arrivants qui poussent déjà la porte. « Avec l’arpentage, on s’intéresse aux racines des problèmes, ce qui est systémique, analyse-t-elle. On essaie de repolitiser la plupart des problèmes individuels : c’est tout un discours qu’on essaie de déconstruire. En gros, t’as pas à traverser la route pour trouver un boulot. » 

Nicolas s’active, il verse du thé chaud dans des verres en plastique. Un couple arrive, puis ce sont uniquement des femmes qui se pressent à l’intérieur pour échapper au froid. Seules ou en groupes, elles enlèvent leurs vestes, regardent autour d’elles cet espace qui n’a rien d’une salle de lecture. Beaucoup viennent pour la première fois.

Ce mercredi, c’est le livre de Françoise Vergès, Décoloniser le féminisme, qui sera déchiré en plusieurs parties et distribué aux participantes. Autour d’une pizza, on commence par échanger quelques mots : « Tu es venue parce que tu t’intéresses au féminisme ? », « Moi ? Je suis venue parce que j’ai vu de la lumière ». 

Désacraliser l’objet du livre et se sentir légitime à parler politique

Sarah les met à l’aise, leur tend des chaises et introduit le but de ce rendez-vous qui se veut tout sauf intimidant. « Françoise Vergès, la théorie, elle ne l’a pas apprise à l’université, raconte-t-elle. Elle l’a par son enfance passée à la Réunion, par son vécu en Algérie chez son oncle, Jacques Vergès, qui a défendu une militante du FLN. » C’est aussi la démarche de ces femmes, qui vont d’abord partir de leur vécu pour aborder la théorie d’une nécessaire décolonisation du féminisme.

L’objectif est de désacraliser l’objet du livre et de libérer la parole autour de questions politiques. Se sentir légitime de le faire est difficile quand on n’a pas l’autorité du professeur ou de l’intellectuel. L’arpentage, qui renvoie au verbe d’action « arpenter », consiste dans un premier temps à s’approprier l’espace, à être dans l’action. Les femmes parcourent la pièce et apprennent à se connaître avant d’entamer la lecture : « Ok, pour casser les murs entre nous, on va commencer par marcher dans la pièce. »

Les participants se découvrent alors, avec leurs différences. Il y a là un couple, des étudiantes, des femmes mariées, des jeunes et des moins jeunes… Pendant que toutes marchent et discutent entre elles, Sarah introduit un peu la lecture qu’elles vont faire : « Françoise Vergès s’est questionnée sur l’idée d’un féminisme universel : est-ce que vraiment toutes les femmes ont les mêmes droits ? Et elle va le repenser par rapport au capitalisme ». 

L’équipe avait déjà organisé un premier arpentage il y a deux semaines sur Angela Davis. L’association privilégie les auteurs dits « du Sud », qui n’ont pas un point de vue centré sur l’Europe. Elles continuent à se balader. « Où est-ce qu’on est né dans le monde ? » « Est-ce que t’es né en France ? ». Toutes, à l’exception d’une italienne, sont nées en France. « Qui est né de parents immigrés ? D’un parent immigré ? » Là, les groupes se scindent. Ils doivent se placer dans la pièce en fonction des origines de leurs parents. Le seul homme de la pièce répond : « J’suis fils d’immigré. » Une femme montre le mur et rit : « Fils d’immigrés, c’est là, je crois ». « Toi tes deux parents sont français ou… ? – Mes deux parents sont immigrés. – Bon, bah va au milieu alors. ». L’atmosphère se détend, on rit, on parle d’où l’on vient.

Après avoir fait connaissance, Nicolas prend le livre de Françoise Vergès. La couverture rose et le titre disparaissent entre ses mains. Bientôt, ce n’est plus un livre mais des morceaux de papiers qui tombent sur le sol. Un silence s’installe, après les premiers brouhahas. Des fauteuils confortables sont disposés dans la pièce. A côté, des tables en bois, des plantes. Certaines chaussent leurs lunettes et se plongent dans la lecture. D’autres commencent déjà par chuchoter autour des premières phrases.

Une femme élève la voix : « Quand on est une femme racisée d’un milieu populaire, on est à l’intersection de plusieurs dominations : une domination patriarcale et une domination de race. » Avant même que le livre n’ait été ouvert, les premières discussions s’engagent. Monique est là pour la première fois. Assise avec trois femmes, elle repousse ses cheveux blonds qui tirent vers le blanc : « C’est ma fille qui m’a emmenée ici ce soir. Elle est très engagée, et en l’entendant, j’avais envie d’en savoir plus. J’ai honte de dire ça mais j’ai 58 ans et je ne savais pas à quel point c’était encore présent, l’héritage colonial. » Sa voisine sourit. Aurélie est animatrice pour les migrants : « Je voulais découvrir l’éducation populaire. J’en ai marre de l’individuel et du coup, je voulais faire du collectif. »

Moi, il y a un passage qui m’a beaucoup fait rire…

Une demi-heure plus tard, c’est le moment des restitutions. Pendant trois minutes, par groupes de deux, les femmes résument ce qu’elles ont retenu de leur lecture et la relient à leur expérience personnelle. « Ce que j’ai compris, c’est que le but du féminisme décolonial, c’est de déconstruire le racisme, le capitalisme et l’impérialisme. Et que le féminisme doit dépasser les catégories de genre. C’est un modèle politique global. Ça, c’est Angela Davis qui l’a dit. ». Nicolas est chargé de faire circuler la parole : trois minutes par groupe : « Et ça t’a fait penser à quelque chose ? » La parole est encadrée pour que tout le monde puisse s’exprimer à part égale.

Certaines prennent conscience du problème dénoncé par Françoise Vergès pour la  première fois : « En fait, on se rend compte que les femmes blanches d’une certaine classe sociale peuvent travailler dans ces conditions parce que des femmes noire, racisées ou non blanches ont nettoyé ces lieux-là. Et ça, on n’en parle pas du tout. » D’autres, comme Julie, trouvent un écho à une expérience personnelle : « Moi, il y a un passage qui m’a beaucoup fait rire où elle dit que la femme blanche n’aime pas qu’on dise qu’elle est blanche. C’est lié au féminisme blanc non inclusif. Elles ont ce rôle un peu d’innocentes… Non mais je veux pas non plus… » Rires dans la salle.

« Ce n’est pas un discours accusateur ou quoi mais c’est intéressant qu’elle l’écrive tel quel. C’est un peu les féministes qui disent : l’esclavage, ce n’est pas notre faute, nous on veut juste notre droit. Chacun son combat quoi. ». Le garçon avec qui elle est en binôme a la même impression : « On se rend compte que c’est un eurocentrisme qui crée ce féminisme blanc et civilisateur où le savoir va toujours d’Europe, la liberté d’Europe, et où les autres peuples vont être en manque de quelque chose.» 

Chaque chapitre renvoie une femme à une réflexion. Le temps imparti parait trop court pour certaines qui s’attardent à la fin de l’atelier, et discutent de vive voix, assises sur les chaises en bois. Elles reviendront, assurent-elles, pour le prochain atelier.

Floriane PADOAN

Articles liés

  • « Tu ressembles à une juive », les pieds dans le plat de l’intolérance

    Si vous avez la chance de pouvoir profiter du confinement pour lire, Kab a un conseil à vous murmurer. Il a dévoré « Tu ressembles à une juive » de Cloé Korman. Professeur de français à Bobigny, celle dont on a plutôt l’habitude de lire les romans nous offre un essai autobiographique passionnant et riche en enseignements. Critique.

    Par Kab Niang
    Le 31/03/2020
  • « Validé », ce hit du confinement

    Confinement oblige, la consommation de séries a explosé depuis deux semaines. C’est porté par ce contexte favorable qu’a cartonné la série « Validé », de Franck Gastambide. Une immersion réaliste et bien ficelée dans l’univers du rap français qu’a visionnée attentivement Moussa. Critique.

    Par Moussa Ndiaye
    Le 29/03/2020
  • Belles paroles, l’histoire d’un handicapé « trop déterminé »

    Le court-métrage « Belles paroles » raconte l’histoire de Massyl Kasri, un jeune homme de Meaux, passionné de rap, né avec une infirmité motrice cérébrale. Réalisé par Mohamed Ouaddah et écrit par Souleymane Boel, ce film livre une belle leçon de vie et une réflexion profonde sur le handicap. Il est projeté lundi 9 mars à Stains.

    Par Céline Beaury
    Le 02/03/2020