Tout en inscrivant notre histoire récente dans la continuité historique de notre héritage colonial, L’art français de la guerre est d’abord un grand roman d’aventures. Il retrace vingt ans d’histoire de la France en guerre, du point de vue de ceux qui ont combattu, pour le meilleur et le pire, en son nom, depuis les maquis de la résistance pendant la seconde guerre mondiale jusqu’à la guerre d’Algérie en passant par celle d’Indochine.

Oscillant entre les passages introspectifs fondés sur le « ressassement » du même, mais énoncé plus ou moins différemment, et ceux relatant dans un registre tour à tour descriptif, analytique et emphatique, les faits de guerre de son personnage principal et de ses acolytes, l’auteur lyonnais de ce premier roman réussit la prouesse de nous tenir en haleine tout au long des 633 pages que comporte son livre.

Ni victime, ni totalement bourreau, son héros, Victorien Salagnon, fut l’un des protagonistes parmi d’autres, mais à des degrés de responsabilité différenciés, de  cette « guerre de vingt ans », en tant qu’ancien maquisard devenu parachutiste lors des guerres coloniales d’Indochine et d’Algérie. L’histoire de ce roman est construite autour de la rencontre entre cet « ancien combattant » avec son biographe qui va lui permettre, au crépuscule de son existence, de mettre en mots sa trajectoire à la fois singulière et problématique, dont la mise au jour est au demeurant essentielle pour la compréhension de notre époque.

Elle offre au passage l’occasion de reconnaître les qualités propres des hommes en uniforme, en particulier des militaires, qui se distinguent avant tout – dans le meilleur des cas – par leur sens de l’organisation, du dévouement, de la discipline et de la camaraderie, et par leur absence de sens critique. « Réfléchir, c’est déjà désobéir » : tel est en effet le slogan qui correspond le mieux à une armée essentiellement composée d’hommes d’action.

Ce constat permet sans doute en partie de comprendre pourquoi d’anciens maquisards ont pu si facilement basculer du juste combat pour la liberté contre l’occupant allemand à l’injustice de la violence commise contre les populations de nos anciennes colonies. Il est vrai que, comme le montre l’auteur, lorsque les militaires adoptent un esprit frondeur, cela débouche sur des initiatives aussi lamentables et catastrophiques que le putch d’Alger du 23 avril 1961. Tentative avortée de coup d’État conduite par un quarteron de généraux en réaction à l’action du président de la République, le général de Gaulle, et de son gouvernement, qu’ils considéraient comme une politique d’abandon de l’Algérie française.

C’est bien la raison pour laquelle l’armée (au même titre que la fonction publique d’ailleurs) doit rester ce qu’elle est, soit une institution constituées d’exécutants – de l’homme de troupe au général – au service du politique. Mais, au-delà de cette histoire tragique du « génie français de la guerre », l’intérêt principal de l’ouvrage tient à la continuité intellectuelle qu’il établit entre l’idéologie de légitimation des guerres coloniales fondée sur le principe raciste et le discours sécuritaire et de repli identitaire qui mine actuellement le corps social. « L’origine des troubles, ici comme là-bas [en Algérie], n’est que le manque de considération, et aussi que l’inégale répartition des richesses ne fasse pas scandale. Cette raison est parfaitement française, et cette guerre là-bas fut française de bout en bout. Eux nous ressemblaient trop pour continuer de vivre dans la place que nous leur laissions. L’émeute qui vient se fera de même au nom des valeurs de la République, valeurs un peu dissoutes, rongées qu’elles sont par la prise en compte de la lignée, par l’inégalité illégale, mais valeurs toujours souhaitées par ceux qui, plus que toute chose, veulent vivre ici. Ici comme là-bas se fait la guerre entre nous qui nous ressemblons tant, et nous cherchons furieusement tout ce qui pourrait nous séparer ».

Enfin, de la même manière que le recours aveugle à la force et aux méthodes les plus barbares se sont avérées impuissantes à canaliser l’aspiration profonde des populations victimes de l’injustice de la colonisation française, l’auteur insiste, par la bouche de son personnage principal, sur l’échec inéluctable des tentatives de maintien et de rétablissement de l’ordre par la force illustrées par l’action, à la fois efficace à court terme mais vaine dans la durée, des compagnies républicaines de sécurité (CRS) : « Ils sont aussi beaux que nous l’étions, soupira Salagnon, ils ont autant de force que nous en avions, et cela non plus ne servira à rien. Ils sont aussi peu nombreux que nous l’étions, et ceux qu’ils chassent leur échapperont toujours, dans la jungle des escaliers et des caves, car il en est une réserve infinie, ils en produisent autant qu’ils en attrapent, les attraper en produit. Ils vivront l’échec, comme nous l’avons vécu, le même échec désespérant et amer car nous avions la force ».

Ces propos n’ont certes rien d’original. Mais il est toujours agréable de les entendre à une époque où  ils sont hélas en grande partie inaudibles dans le concert tonitruant des propos racistes et sécuritaires qui ne sont hélas plus depuis longtemps l’apanage de l’extrême droite, ni même de la droite. Et ce plaisir est décuplé lorsque le livre qui les contient est distingué par le prix littéraire le plus prestigieux de notre pays. Faut-il y voire les derniers soubresauts d’une pensée humaniste ou bien la preuve que notre pays est encore capable de se ressaisir et que le pire n’est peut être pas forcément devant nous ? Nul ne peut le dire. Mais le pari de l’intelligence est une obligation morale pour tous ceux qui refusent de céder à la fatalité d’une pensée (auto-)destructrice.

Gaëlle Matoiri

L’art français de la guerre, de Alexis Jenni, Editions Gallimard, collection NRF, 2011

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