Durant une semaine, artistes locaux et étrangers se sont donnés rendez-vous à Bondy. Récit de ce 35e vernissage annuel organisé par l’association Bondy Arts International.

Quand un professeur de dessin est muté dans un collège à Bondy, c’est qu’il a dû fait la très grosse bêtise. C’est une punition. Comme tous les élèves de France, nous apprenons la maîtrise du crayon HB en cours d’arts plastiques. Excepté quelques rares exceptions, c’est une catastrophe. Avec une feuille Canson et un pot de peinture, nous obtenons le même résultat qu’avec un kilo d’échalotes épluchées : ça pique les yeux.

Que ce soit pour une initiation à l’art abstrait ou pour dessiner des koalas, nos profs de dessin finissent toujours leurs carrières avec des lunettes de soleil sur le nez et deux trois trous dans la rétine. On leur en fait voir de toutes les couleurs y compris celles qu’on n’imagine que dans nos pires cauchemars ou en se trompant de champignons à la cueillette. Lors d’un cours de dessin, en classe de quatrième, muni de trois tubes de gouaches et d’un fond de sauce samouraï, reste d’un déjeuner aux Délices de Marmara, j’ai breveté le « vert canal de l’Ourcq ». Une nuance à cheval entre le vert fougère fluo et le vert caca troll du Mordor.

Une couleur mise au point pour un dessin qui devait répondre au sujet suivant « L’arbre de vie ». Quand Madame Brochen me rendit mon devoir, 2/20, il y avait en guise d’appréciation une tâche de vomi. Mon voisin de table, Aziz, avait pour le même sujet découpé des paires de « tchou-tchou » dans un magazine érotique afin de figurer les fruits de son » arbre de vie ». Hilare, il avait signé son œuvre Azizi, au cas où l’œil expert de notre professeur n’aurait pas capté toute la symbolique que mon camarade prétendait insuffler à la forme du tronc. Une œuvre en six couleurs de tétons différents, que l’artiste a dû expliquer dans le bureau du proviseur devant son papa qui revenait de La Mecque. Entrevue qui montra à notre prof que l’art peut-être aussi une question d’hérédité. Ce jour-là, le papa d’Aziz venait d’inventer sur les joues de son fils le « mauve gifle de bûcheron« .

Aziz, Idir, deux artistes parmi tant d’autres Bondynois à mettre au panthéon de la vilenie sur papier. Vous comprenez sans doute pourquoi le Pole emploi de Bondy a dû ouvrir une section « Reconversion peintre en bâtiment  » pour tant de profs de dessin épuisés, violentés et outragés par des d’années passées à contempler nos esquisses.

Meuf du forestier-1Meuf du forestier-1Ci-contre l’œuvre intitulée « La meuf du forestier » de l’artiste sud-bondynois Vuu-San. Sale, nul, deux. Toute la ville est peuplée de peintres du châtiment de cet acabit. Tout ? Non! Car une poignée d’irréductibles Bondynois résiste encore et toujours à la laideur format A4. Chaque année, l’association Bondy Arts International organise une semaine dédiée à toutes les formes d’arts. Le temps d’un salon d’automne, telles les mille nuances des feuilles tombées sous la futaie d’une forêt d’érables, les belles œuvres flottent sous les vents qui caressent les toits de Bondy.

Neiges brunes avant neiges blanches, attirent les artistes de tous les coins de la Terre. Que l’on vient de loin, mes chalands, pour afficher ses œuvres dans la salle des fêtes de notre mairie aux huit nuances de gris. Nan Young Cho, peintre coréenne en pleine ascension, a traversé le quart du monde et le RER E pour s’exposer chez les « Bobo-dynois ». Oubliant un instant le buffet à l’entrée du vernissage, j’ai trouvé ses œuvres parmi les allées installées au milieu de ce bâtiment que nous appelons notre mairie, sans doute imaginé par un des architectes de Brejnev sur le chemin du goulag.

Les peintures de Nan Young Cho reflètent l’humain avec une douceur dans la couleur qui chatouille délicieusement le regard. Malgré mon atrophie artistique, je dirais que tout ça est inspirant. Tout en la félicitant pour son talent, je lui parle de mes années à bafouer l’art une heure par semaine au collège Pierre-Curie de Bondy. L’artiste me dit que rien n’est trop tard, et que ma fibre artistique pourrait bien se réveiller un jour : « C’est une question de coup de foudre l’art, une émotion qui naît dans la contemplation » me dit-elle dans un français parfait, appris à la Sorbonne.

artiste coree-1D’après l’artiste, niveau art, tout se passe en Asie désormais, le nouvel eldorado. Les peintres qui arrivent à mêler tradition et modernité sont très appréciés là bas, parait-il. Les œuvres de Nan Young Cho exposées sous le toit d’une mairie dont l’architecte a juré de donner sa vie à Staline et à la mère patrie soviétique, je demande des nouvelles de l’art chez le voisin du nord : « La Corée du Nord c’est comme l’URSS. Tout art y tend à glorifier le pouvoir« . Étonnant…

Au milieu du vernissage, l’association Bondy Arts International distribua des prix et remercia ses sponsors, dont Le géant des Beaux Arts, l’Atelier et Intermarché. Avec toute la tomme de Savoie que j’achète, appelez-moi désormais Mécène. Mes pas dans cette galerie me firent croiser une jeune et belle artiste locale, Kahina, portant son œuvre sur elle, un chatoiement de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel confinées dans les plis de la robe fluo qui l’habille superbement. Son œuvre intitulée « Robe kabyle avec laquelle je fais le ménage » est un magnifique exemple de chef-d’œuvre que l’on fait sans s’en rendre compte.

Mais l’art naïf n’était pas le thème de cette année. Art nouveau, art déco, « deux mouvements artistiques trop souvent délaissés et qui ont pourtant laissé une empreinte forte dans l’histoire de l’art« , dit Wadis Dedoncker, présidente de Bondy Art International et une des organisatrices de l’événement.

Si le Bondynois ne va pas à l’art, l’art viendra au Bondynois. Voilà près de 35 ans que cette personne fait venir peintures, sculptures, dessins et photos des quatre coins du globe. J’habite à un jet de gravier de la mairie et c’est la première fois que je viens. J’ y ai croisé des artistes locaux qui prouvent par leur talent, si besoin était, que les cours de madame Brochen ne furent pas donnés en pure perte.

Idir Hocini

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