En quelques années, cette structure a réussi à devenir un lieu artistique incontournable en Seine-Saint-Denis. L’association, qui a fêté récemment son cinquième anniversaire, a de beaux jours devant elle.
Situé derrière la gare RER D à Saint-Denis, le 6B s’est installé le long des quais de Seine face à l’Île-Saint-Denis, revêt une illusoire façade de squat. Installé dans d’anciens bureaux d’Alstom, multinationale énergétique, l’association s’établit à moindre frais dès 2010 pour une durée initiale de deux ans. La friche, rachetée par le promoteur immobilier Brémond, est à l’origine vouée à la destruction dans l’intention d’y construire de nouveaux logements sous la forme du projet  “Neaucité”. D’un commun accord et le temps que la vente se concrétise, Brémond autorise l’emménagement éphémère de l’association dans le bâtiment haut de six étages construit dans les années 1970 à la lisière d’un camp de roms.
“L’enjeu depuis est d’essayer d’amener le public du soir à venir en journée”

structure

“Notre lieu est à la disposition de la ville et des habitants de Saint Denis”


A l’initiative de l’architecte Julien Beller, le premier objectif de l’association est de permettre à des artistes ainsi qu’aux associations de s’installer dans leurs propres ateliers, bureaux ou lieux d’exposition. Parmi les 170 résidents, les disciplines sont variées, à l’image de la présence d’un cabinet d’acupuncture ou encore une association de violences faites aux femmes.  “Notre lieu est à la disposition de la ville et des habitants de Saint Denis” affirme Myriam Moussa, chargée de communication de l’association. Les principales sources de revenus de la structure proviennent des soirées privées organisés par des collectifs mais aussi des particuliers. « Ce que nous  programmons, on le fait gratuitement. L’an dernier on a du mettre en place une petite billetterie de dix euros pour rentrer dans nos frais même si on essaie de laisser pendant une tranche horaire un accès gratuit” poursuit la communicante, “l’enjeu depuis un an ou deux est d’essayer d’amener le public du soir à venir en journée.”  Dans cette même idée, l’événement des cinq ans du 6B s’est organisé en deux temps : la journée est consacrée à la rencontre entre les artistes et le public, le soir venant les ateliers ferment leurs portes et les musiciens prennent place jusqu’à l’aube. L’accès à la soirée est sous condition d’invitations, la population devient alors plus parisienne que pendant la journée, où le public était plus familial.
Le public, assez éclectique et majoritairement jeune, déambule dans les six étages du bâtiment. La multitude de pratiques artistiques ne s’arrêtent pas aux seuls ateliers,  les couloirs sont largement investis : de nombreuses œuvres d’art ornent  es murs, et au détour d’un passage on peut tomber sur des objets aussi improbables qu’une machine à laver, des sièges d’avions, ou un Vespa des années 50,  abandonnés.
Une proximité avec les artistes
J. Télémaque

Jackson Thélémaque, musicien Haïtien


La liberté est de rigueur, nombreux visiteurs ou artistes roulent des joints, boivent des bières dans une ambiance festive et conviviale. “ Chaque local a son art et tu entres vraiment dans leur petit jardin secret, il n’y a pas barrières” raconte Romane, 21 ans, habitante du Raincy . Charles, 23 ans étudiant en architecture du paysage et résident de Pavillons-sous-bois a eu une toute autre expérience: “ On a fait des dessins sur des petits mobiles, l’artiste proposait de réfléchir sur la société, sur la ville de Saint-Denis, et sur comment on percevait la ville d’aujourd’hui.  La ville de Saint-Denis est cosmopolite, les gens cohabitent et ça à l’air de bien marcher”.  La proximité avec les artistes est réelle et se manifeste par la participation des visiteurs, qui créent leurs œuvres accompagnés des conseils de l’artiste.
Jackson Thélémaque, musicien Haïtien arrivé à l’âge de dix ans en France et résident du 6B depuis quatre ans, confie non sans humour que “ Saint-Denis a une énergie mondiale, et on a beau stigmatiser cette ville, elle est très ouverte contrairement à Neuilly sur Seine. Je suis très content de profiter de cette vibration en tant qu’artiste et habitant de cette ville. “ Jackson se décrit comme étant poète urbain et conteur, il raconte avec beaucoup d’autodérision la condition des noirs et leur intégration dans des pays, qui leur sont, de prime abord hostiles : “ Des noirs vont au Canada alors qu’il fait -30 degrés et ça se passe bien, alors qu’en France on perd 15 000 de nos vieux avec 5 degrés de trop en temps de canicule”, fou rire général.
La journée se poursuit, et nombreux visiteurs affluent en fin de journée pour pouvoir rester toute la nuit sans pour autant avoir d’invitation. Margaux, 21 ans, étudiante en master 1 d’arts plastiques à Paris 8 et habitante à Saint Denis, est venue avec des amis qui fréquentent régulièrement la structure. “Le lieu est d’avantage connu et réputé en région parisienne, l’organisation devient alors de plus en plus compliquée ”estiment-ils.
Victime de son succès, le promoteur immobilier Brémond modifie le bail qui devient “à durée indéterminée”. Il intègre durablement le 6B dans son quartier “Néaucité” pour en faire sa vitrine et ainsi attirer les jeunes cadres dans ses 700 appartements, à 4000 euros le mètre carré. C’est 20% plus cher que la moyenne dionysienne en centre-ville.
Malgré les louables intentions de l’association,  la population reste majoritairement parisienne. L’art, même s’il est présent et accessible, nécessite sûrement un apprentissage particulier.
 
Pénélope Champault et Victor Mouquet

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