C’est dans le quartier de Moulins à Lille qu’il s’élève, assez majestueusement. Le CECU (Centre Eurorégional des Cultures Urbaines) et dont l’acronyme, prononcé « Sécu » ou « C.E.C.U», doit être repensé début décembre. Cet espace de cinq étages a pour mission d’accueillir et de propulser des artistes issus du milieu hip-hop, mais aussi d’ouvrir ses portes aux profanes. Visite guidée.

Direction le 2 rue de Fontenoy. Là, à quelques mètres de la fac de droit de Lille, le CECU a pris place et abrite en son centre 2500m², répartis sur cinq étages. Ses objectifs ? Aider les jeunes qui souhaitent se lancer dans le rap/hip-hop à franchir le pas, permettre aux plus expérimentés d’avoir à disposition du matériel de qualité et aux simples badauds de s’ouvrir à une culture à laquelle ils n’ont pas forcément été initiés. Une sorte de « médiathèque-mjc du monde hip-hop » qui ne souhaite pas marcher sur les plates-bandes des autres institutions de la ville mais qui préfère au contraire venir les compléter. Juxtaposant la Maison folie de Moulins – autre espace public culturel phare de la métropole – nous passons par le couloir qui lie les deux structures.

IMG_6597-crop

Photogaphies d’Ernie Paniccioli

Après s’être délectés de l’exposition « À Nous York », avec toiles de Futura 2000 et photographies d’Ernie Paniccioli, nous descendons au niveau -1. Un couloir gris, trois portes. Derrière ces murs, trois studios de musique (un studio principal avec régie et deux petits studios), totalement insonorisés, pourvus d’un sas acoustique et de caissons en mousse accrochés aux murs -leur ajout ou leur suppression permettant de moduler le son au gré de nos envies. Ambiance à la fois pro et décontractée. Au rez-de-chaussée : l’accueil donne accès à tout l’immeuble.

Derrière, une salle de diffusion, carrée, peut accueillir concerts et spectacles en tous genres : un système d’écran mobile lui permet de se transformer en salle de cinéma et les gradins rétractables motorisés autorisent 225 places assises, 600 places debout. Le premier étage étant réservé à l’administration, nous montons directement au second. Le parterre de près de 150 m² dédié à la danse s’ouvre sous nos pieds. Une musique secoue nos tympans… Un breakeur a investi la grande salle et s’en donne à cœur joie. À côté, une plus petite salle, de structure et d’équipement identiques.

IMG_6506photo 3

Le troisième étage abrite des bambins très studieux

Pendant ce temps-là, au-dessus de nos têtes, le troisième étage abrite des bambins très studieux. Et pour cause : ils apprennent leurs premières techniques de graffiti. Car ce dernier étage, dont la vue agréable donne sur les toits du quartier, est entièrement dévoué à cette discipline. Pour les adeptes du graff en extérieur, une zone est même aménagée sur le toit de l’immeuble. Conquis, nous partons demander leur avis aux habitants et commerçants des alentours. « La question que je me suis posée avec un ami est de savoir si cette culture peut être enfermée dans un local. Le hip-hop se veut diffusé à l’extérieur, difficile donc de l’enfermer » confie Paul.

Pourtant, une fois à l’intérieur, l’architecture du bâtiment (entièrement imaginée par le cabinet bordelais King Kong) rappelle à chaque étage que le hip-hop est bel et bien un art de rue : avec ses vitres donnant sur les trois artères adjacentes qui l’entourent, le CECU a réussi le pari de permettre un contact visuel permanent avec l’extérieur. Pour Eloïse, étudiante, « c’est un futur repère de la vie culturelle lilloise ». Les commerçants y voient aussi un intérêt, bien qu’en ce moment les travaux de réaménagement tout autour de ce grand vaisseau agacent pas mal. À la pharmacie du Progrès, située au pied du bâtiment, la titulaire se désole de ne pas avoir vu un seul client ces derniers jours. « « Parce qu’on ne peut pas se garer… M’enfin, on attend le positif…» Quoiqu’il en soit, on souhaite à ce futur QG des amoureux des cultures urbaines, tous stades confondus, d’engendrer autant de monde qu’à son inauguration, le 4 octobre dernier.

Pegah Hosseini

Trois questions à Olivier Sergent, directeur du CECU

Quelle est la genèse de ce projet ?

photo 2 ter

Olivier Sergent, directeur du CECU

C’est un projet qui est né il y a un petit moment déjà… Il a germé dans la tête d’un rappeur qui s’appelle Axiom. En 2007, il a soumis ce plan à Martine Aubry et puis l’idée a fait son chemin… Il faut savoir que la ville de Lille avait déjà une volonté de défendre et de reconnaître ce domaine à part entière : un travail avait d’ailleurs été effectué dans les années 2000 pour intégrer tout ça au service culture et non pas au pôle jeunesse. On sent bien la volonté de vouloir faire respecter cette forme d’art et à prendre en compte pleinement les cultures urbaines. Comme il peut y avoir un centre d’arts dramatiques ou un opéra dans la métropole, pourquoi ne pas avoir un lieu dédié spécifiquement à ces cultures ? Après pas mal de réunions « d’activistes » du Nord-Pas-de-Calais, nous avons avancé sur des pistes, écouté les gens, leurs besoins etc. Et tout s’est déclenché en 2010, l’après l’appel au concours d’architecture et lors du choix définitif des architectes.

Ce nouveau temple du hip-hop sera donc un tremplin pour de nouveaux artistes. Quelles sont les conditions pour y accéder ?

Avec pour idée directrice le fait de mélanger des très professionnels et des très amateurs, nous travaillons sur différents niveaux : on fait de l’accompagnement d’artistes – professionnels ou en voie de professionnalisation – parce qu’il y a un besoin de structuration pour certains, de visibilité pour d’autres, bref, d’accompagnement dans toutes ses formes. Après il y a l’aspect « c’est un lieu où l’on vient juste pratiquer sa discipline, s’entraîner ». On peut venir ici pour louer un studio deux heures comme on peut venir me voir avec n’importe quel projet. C’est aussi un lieu de rencontres : dans le milieu du hip-hop et même de la danse, les gens se spécialisent… Et du coup ne se croisent plus. Il y a un autre volet aussi, c’est celui de la formation et nous essayons de mettre en place actuellement un centre de ressources. Sans oublier la mise en réseau, envoyer des artistes, en recevoir etc…

Vous avez déclaré que vous étiez « attendu au tournant », d’où vient cette pression ? Quel est votre cahier des charges ?

Nous devons d’abord bien nous différencier de La Maison folie, donc il va falloir inventer de nouvelles façons de fonctionner. D’essayer d’innover. Même dans le montage des projets : d’habitude, l’action culturelle ou la médiation sont souvent rattachés au pôle communication. Là, on a choisi de le mettre dans le pôle développement, c’est-à-dire qu’au lieu d’avoir uniquement des programmateurs qui mettent des projets dans les salles et puis l’action culturelle qui se demande comment remplir la salle, on peut très bien avoir un projet qui part de l’action culturelle, du terrain, d’un travail fait avec les habitants et qui se retrouve dans la salle. Un autre challenge, c’est celui de mettre des jeunes qui font un carton sur internet au contact de la réalité. Beaucoup ont du succès sur la toile mais ne sont jamais montés sur scène…

Propos recueillis par Pegah Hosseini

Ouvert du mardi au jeudi de 14h à 22h, vendredi et samedi de 14h à 18h
Métro Ligne 2 stations Porte de Douai ou Porte d’Arras
Bus Ligne 13 Citadine ou Liane, arrêt Douai Arras
Accueil des personnes à mobilité réduite
Site : http://www.lille.fr/cms/accueil/cecu

Articles liés

  • Hip-Hop 360 : La philharmonie de Paris met le rap sur le devant de la scène

    Le Hip-Hop mondial et francophone a pris ses quartiers pour plusieurs mois, jusqu'au mois de juillet prochain à la Philarmonie de Paris. L'exposition "Hip-Hop 360" met à l'honneur un mouvement culturel longtemps dénigré par institutions et politiques, qui a fini par s'imposer aux yeux du monde entier. Reportage.

    Par Félix Mubenga
    Le 18/05/2022
  • Younès Boucif : « L’humour, un moyen de dire des choses en avance »

    Révélé au grand public avec la série Drôle, Younès Boucif a déjà une carrière bien lancée et ne compte pas s’arrêter là. Si Netflix a décidé que la série n’aurait pas de saison 2, l’artiste de 27 ans originaire de la banlieue de Rouen, a des projets plein la tête. Écriture, humour, prochain album, projet hollywoodien… On a discuté de tout ça avec Younès. Entretien.

  • Des K7 au streaming, Driver raconte son histoire du rap

    Paru le 25 mars dernier chez Faces Cachées Éditions, l’autobiographie du rappeur Driver, co-écrite avec le journaliste Ismael Mereghetti a beaucoup plus à notre contributeur Ryan Baruchel. Dans ce livre on découvre l’évolution du mouvement Hip-Hop français depuis les années 1990. Un livre qui démonte les clichés du rappeur, instaure des messages fort et raconte la vie d’un homme. Rencontre.

    Par Ryan Baruchel
    Le 04/05/2022