Chez les Imazighen, on vit dans le futur ! On vient de passer à l’année 2973 ! Depuis l’Antiquité, de grandes célébrations sont organisées par les Berbères en Afrique du Nord pour fêter Yennayer, le nouvel an amazigh. On s’y retrouve pour manger, danser, chanter, et encore manger.

En France, la diaspora amazighe profite également de ce moment pour se rassembler et honorer cette tradition ancestrale. Samedi 14 janvier, certains d’entre eux se sont rendus à La Bellevilloise pour fêter la troisième édition du Comptoir Amazigh et le nouvel an.

Dans le centre culturel de l’est parisien, l’événement entend répondre à un objectif : « mettre en valeur le monde amazigh », résume Katia, une des co-organisatrices. Au civil, Katia revisite la gastronomie kabyle dans son restaurant pour « valoriser la richesse et la beauté de la culture berbère ».

On est entre tradition et modernité. On a fait en sorte qu’il y en ait pour tous les goûts

Une ambition partagée par les deux autres personnes à l’origine de cet événement. Soraya travaille dans la création de vêtements et s’inspire de l’artisanat textile amazigh. Kévin, lui, a développé une marque de cosmétiques qui reprend les rituels de beauté berbères.

À journée exceptionnelle, programme exceptionnel : exposition de créations en tous genres liées à la culture amazighe, table ronde autour de Yennayer, ateliers de cuisine… L’événement s’est conclu par une soirée musicale, marquée par la présence d’invités de marque, comme Raïssa Leï et sa troupe de danse Kif-Kif Bledi. L’indémodable Rim’K, est aussi venu interpréter ses classiques « Tonton du bled » et « Partir loin ». « On est entre tradition et modernité, s’amuse Katia, on a fait en sorte qu’il y en ait pour tous les goûts ».

Les créations amazighes à l’honneur

Venus seuls, entre amis ou en famille, les visiteurs ont pu se balader de stands en stands. Certains se sont arrêtés à celui de Seniatna pour goûter quelques figues séchées. D’autres ont pu se faire tatouer au jagua (une encre naturelle) des symboles amazighs. Ils sont également nombreux à avoir profité de l’occasion pour découvrir les différentes recettes de la Cantine Majouja, qui a investi le bar de la Bellevilloise pour l’occasion.

On est là pour exposer et faire connaître notre travail, mais on est aussi là pour expliquer en quoi il consiste

Au total, 17 exposants ont pu présenter leur travail au public lors de cette édition du Comptoir Amazigh. « Les moments comme ça sont précieux parce qu’on peut échanger directement avec les clients qui nous donnent leur avis sur nos créations. On est très à l’écoute, c’est comme ça qu’on s’améliore », affirme Mhand, 31 ans. Avec deux amis, il a créé en 2019 Azamoul, une marque de vêtements et d’accessoires qui reprend les différents symboles de la culture amazighe.

« On est là pour exposer et faire connaître notre travail, mais on est aussi là pour expliquer en quoi il consiste », assure Djamila, 44 ans. Sur son compte Instagram, elle vend des pyrogravures – des objets de décoration artisanale sur lesquels sont représentés différents motifs amazighs. Elle a aussi à cœur de mettre en avant « les significations des symboles que je représente sur mes décorations ».

Tamazgha : loin des yeux, près du coeur

La plupart des visiteurs ont fait le déplacement pour passer une journée conviviale autour de leurs racines et de leur culture. « C’est beau de voir autant de gens réunis ici, parce qu’au-delà de nos différents pays d’origines, on vient tous de Tamazgha – le monde amazigh –, s’émeut Djamila. Il y a aussi des gens qui n’ont rien à voir avec la culture berbère et c’est très bien, car il faut qu’on leur fasse découvrir notre patrimoine ».

Yousra, 28 ans, profite du Comptoir Amazigh pour exposer ses illustrations sur l’Algérie – cartes postales, affiches, autocollants, aimants. « Ce que je préfère, c’est quand les gens reconnaissent dans mes illustrations leur ville ou des paysages qui leur sont familiers, explique-t-elle. La discussion prend alors une dimension très émotionnelle parce qu’il y en a qui ne sont plus retournés dans leur pays d’origine depuis très longtemps ».

Contempler la terre de ses ancêtres, c’était également possible au stand tenu par Mohamed, 34 ans, créateur de Mystic Diapo et détenteur d’une vaste collection de diapositives. Une quarantaine d’entre elles, représentant notamment des paysages nord-africains des années 1950 à 1990, étaient consultables via des petites « visionneuses à diapo » disposées un peu partout dans l’espace qui lui était réservé.

Tout au long de cette journée, les différents exposants ont contribué, chacun à leur manière, à mettre en valeur le monde amazigh. On ne se rend pas forcément compte de la richesse d’une culture lorsque l’on baigne dedans depuis l’enfance. Ce genre d’événements servent justement à nous en faire prendre conscience.

De gauche à droite : Nawal Benali, Raïssa Leï, Nadia Bouchenni et Nora Noor

Immigration, déracinement, réappropriation

Attachement à la culture amazighe, réappropriation, transmission… Tous ces sujets ont été abordés durant la table-ronde animée par les deux journalistes Nadia Bouchenni et Nora Noor, fondatrices de Dialna. À leurs côtés, Raïssa Leï, directrice de la troupe de danse Kif-Kif Bledi, et la journaliste Nawal Benali, qui travaille principalement sur la négrophobie dans les communautés nord-africaines. Un casting cinq étoiles, 100% féminin.

Bourek ou verre d’atay en main, des dizaines de curieux ont assisté à ce talk. Les quatre intervenantes ont échangé sur leur rapport personnel à Yennayer, et plus largement à l’ensemble de la culture berbère.

On est dans un moment où la communauté amazighe de France a vraiment à cœur de se réapproprier sa culture 

Au Maghreb, les Imazighen militent activement pour une meilleure reconnaissance de l’héritage et du patrimoine amazigh. Après plusieurs décennies d’arabisation forcée, ils ont progressivement obtenu quelques avancées vers la reconnaissance. Au Maroc (2011) et en Algérie (2016), la langue berbère a été reconnue, au même titre que l’arabe, comme langue officielle du pays.

En France aussi, la communauté amazighe espère avoir un rôle à jouer dans la préservation de cet héritage plurimillénaire, comme en témoigne l’organisation de cet événement. « Beaucoup de choses se sont perdues avec l’immigration, mais on est dans un moment où la communauté amazighe de France a vraiment à cœur de se réapproprier cette culture pour la célébrer à sa manière, se réjouit Nawal Benali. Et Yennayer est un peu en train de devenir le marqueur de cette résurgence de notre identité amazighe ».

Ayoub Simour

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