L’écrivaine Zoyâ Pirzâd prend le lecteur par la main et l’emmène au cœur des foyers iraniens dans son recueil de nouvelles intitulé « Le goût âpre des kakis » (éditions Zulma). Cinq femmes. Cinq histoires singulières. Les relations qui se tissent entre les époux traduisent les turpitudes de la société. Dans la première nouvelle, l’auteur dénonce subtilement l’impuissance des épouses iraniennes face à la domination maritale. Leila, jeune mariée, développe une obsession de la propreté et se donne comme objectif d’éliminer toutes les taches possibles et inimaginables. Une manière de garder l’emprise sur sa vie.

L’auteure raconte plusieurs scènes dans lesquelles sa science éradicatrice est sollicitée. La jeune femme ne viendra à bout d’une tache incrustée dans la baignoire qu’à renfort de soude caustique. Par hasard, elle découvre chez un bouquiniste sa bible ménagère : le « Guide du dégraissage de Madame H.M. », datant de 1941. Un livre dont l’introduction annonce, péremptoire : « Si elle est vraiment consciente de ses devoirs, elle sait que c’est au sein du foyer qu’elle accomplit ses devoirs comme citoyenne, femme et être humain. » Déterminée à devenir une femme parfaite pour sauver son couple en déconfiture, elle suit religieusement ces conseils. Femme bafouée, elle décide de s’émanciper. Et de donner des cours de dégraissage, où elle enseignerait aux Iraniennes l’art d’enlever les taches des tissus.

Zoyâ Pirzâd, dans la seconde nouvelle, glisse un clin d’œil et raconte comment Simine, l’une des héroïnes, assiste dans l’espoir de devenir une parfaite maîtresse de maison, à ces leçons de détachage. Deux femmes vivent des destins parallèles. L’une est mariée à un homme pour qui le bonheur conjugal passe par une maison impeccablement tenue. Une vertu faisant défaut à son épouse. Faramarz reproche à sa femme Mahnaz d’être carriériste : « J’aurais dû épouser une femme, qui au lieu d’imiter les Européennes et de ne penser qu’à son job, à ses promotions et à toutes ces absurdités, s’occupe un peu plus de sa maison. » Tout comme il déplore ne pas être père alors qu’« on se marie pour avoir des enfants ».

Simine vit la situation inverse. Femme au foyer émérite, son époux ne supporte pas leur vie excessivement ordonnée. Et étouffe sous le poids des bibelots, compositions florales et autres napperons brodés. Majid n’hésite pas à déclarer : « Pour moi, cela ne fait aucune différence de dormir dans des draps propres et repassés ou par terre sur un matelas sans draps ! » Cette divergence d’opinion sonne le glas du couple.

Les autres nouvelles racontent pêle-mêle comment une femme, éperdument amoureuse de son mari Morad, un écrivain bohème et désinvolte, se ronge les sangs lorsqu’il est loin d’elle. Taraneh tire une fierté immense d’être l’épouse d’un écrivain mais souffre en contrepartie des absences et des extravagances de Morad. La chute de la nouvelle, qui se déroule en partie lors d’une escapade parisienne du couple, est volontairement laissée à l’appréciation du lecteur. Celui-ci se met ainsi à la place de Taraneh et se demande ce qui est arrivé à Morad.

Un autre récit raconte comment Soheila, une femme vénale, plus jeune que son époux, le presse de vendre leur restaurant pour s’installer aux Etats-Unis avec leur jeune fils. Elle est fascinée par les maisons américaines et les cartes de crédit. Dans l’optique du départ pour le pays de l’Oncle Sam, la jeune femme suit des cours d’anglais trois fois par semaine. Et insiste pour que son fils utilise des « Mummy » et des « Daddy» pour appeler ses parents.

La nouvelle éponyme au recueil exsude tristesse et nostalgie. Madame a fait un beau mariage et vit dans une luxueuse maison. Elle porte une attention particulière au jardin. Et vit quasiment retranchée. Tout juste sort-elle pour célébrer Nowrouz, le nouvel an iranien, une noce ou un enterrement. Sa vie est rythmée de rituels, tous ayant trait à l’entretien de la grande maison et du jardin. Madame tire sa plus grande fierté de son plaqueminier, l’arbre à kakis. Des vertus magiques sont prêtées aux fruits. Ces kakis permettraient même de vaincre la stérilité.

Devenue veuve, madame décide de prendre un locataire pour ne pas être une victime potentielle des voleurs qui sévissent dans la ville. Ainsi un jeune professeur d’université occupe-t-il le sous-sol. L’après-midi du premier jour de chaque mois, le jeune homme partage un moment avec la maîtresse des lieux, durant lequel elle se livre autour d’un thé. Cette relation paisible est troublée par l’arrivée d’une fiancée qui trouve les kakis trop âpres. « Pas quand le fruit est mûr », rétorque l’hôte.

L’Iran est en toile de fond, convoqué par ses plats comme le fesedjan, le ragoût d’agneau aux noix et à la grenade, son baghali polo, le riz pilaf aux fèves. Ou par ses coutumes. Des coutumes immuables à laquelle la jeune génération souscrit inconsciemment, par mimétisme.

L’écriture de Zoyâ Pirzâd, fluide, rend subtilement compte de la manière dont les relations se nouent, se dénouent. L’auteure suggère à quels points les liens entre les hommes et les femmes sont ténus. Et corsetés par les convenances, les traditions. Quitte à déboucher sur des unions bancales, peu épanouissantes. Les héroïnes ont en commun la sensation amère laissée en bouche par ces échecs conjugaux.

Faïza Zerouala

Zoyâ Pirzâd, « Le goût âpre des kakis », traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ, éditions Zulma, 224 pages

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