Wikipedia a placidement rempli sa fiche pour nous renseigner sur le sujet mais comment sentir le pouls du Lagos walk of fame ? Comment humer l’odeur de Nollywood ? C’est là qu’interviennent les Suisses.

Déjà en 2005, pendant des émeutes urbaines en France, un petit groupe de pionniers helvètes était venu scruter Bondy, au nez et à la barbe de médias français incrédules, pour y fonder le Bondy Blog. En 2012, une autre poignée de Suisses, proche de la bande qui a créé le blog de banlieue le plus fameux de l’Hexagone, s’embarque dans une autre conquête de l’ouest,  celle de leur rêve de cinéma.

A l’origine, un anniversaire. Les 40 ans de Claude Baechtold, un artiste-photographe dont les œuvres et les récompenses dans les festivals ont démontré le talent. Ses amis se cotisent pour lui offrir l’opportunité de son premier film. Il sera Nollywoodien, budget oblige. Mais un long-métrage, aussi « cheap » soit-il, ne se fabrique pas seul. Nait le Cowboy noir. Ce collectif improvisé s’envole pour Lagos dans l’idée de réaliser une fiction avec 10000 euros en poche, dans le plus pur style local : une semaine de tournage et cinq jours de montage. Le résultat ? Hunting Diamond Jo ou une comédie romantique, un mélo familial, un film noir, un western urbain et un documentaire sur les salons esthétiques de Lagos. Un ovni artistique qui nous envoie dans les cordes de la capitale nigérienne en y croisant de sacrées « gueules » d’acteurs, des looks inouïs, des artères saturées, des rings de boxe… Hunting Diamond Jo a été diffusé en avant-premières à Vevey au Festival Images 2012 et au Centre Culturel Suisse à Paris.

Sandrine Dionys

Entretien avec Claude Baechtold par écrans interposés.

Le Cowboy noir est un collectif. Mais qui a fait quoi dans A la poursuite de Diamond Jo ? Est-ce toi « le cerveau » du Cowboy noir ? Comment fonctionnez-vous ?

Le cerveau, c’est le Cowboy noir. Nous travaillons pour lui. Ca permet d’évacuer les deux problèmes principaux d’un plateau de tournage: l’égo et la hiérarchie. Un fois qu’on a ça derrière nous, on peut travailler sérieusement et se concentrer sur l’essentiel: faire un film. Au début de la journée, chacun choisit le poste pour lequel il est le plus motivé, et on fonce. Pour les décisions: la meilleure idée gagne. Il n’y a de chef que le Cowboy Noir, mais il est toujours dans son Saloon noir à siroter des bières noires avec son cheval noir. Donc on a les coudées franches.

A tour de rôle, nous avons écrit, filmé, pris le son et monté le film. C’est un avantage lorsqu’il faut terminer rapidement: nous nous retrouvons à 6, et chacun monte une partie du film sur son ordinateur portable, et au lieu de deux mois de montage, on emballe le tout en une semaine.

Pour l’instant, nous sommes 6, (Noé Cauderay, Nicolas Lieber, Dimitri Procofieff, Augustin Rebetez, Isabelle Zampiero et moi-même). Mais ce n’est pas un club fermé. Il faudra évidement plus de filles. (ça permettrait par exemple de renouveler certains dialogues où il est souvent de « balls »).

Nous sommes en train de construire nos studios dans une ferme à la campagne. J’aimerais bien qu’un de ces jours, une demi-douzaine de filles débarque dans notre ranch avec des T-shirt des Pussy Riots et des flingues et nous disent : « Fini de rigoler les mecs, laissez nous faire des vrais film pendant que vous préparez le déjeuner! Et faites le ménage aussi, ça sent le fauve ici! »

Sur le film en lui-même, quel était votre objectif de départ ? Réaliser un rêve ? Tester un autre champ professionnel ? Créer un ovni artistique ?

Vous comprenez, nous, ce qu’on veut, c’est entrer dans le monde merveilleux du cinéma. Or ce n’est pas si compliqué: le cinéma est jeune (à peine centenaire) et surtout il n’appartient à personne. Pour entrer dans le monde merveilleux du Cinéma, il n’est pas nécessaire de faire d’école, d’être riche ou d’être un fils de, non, il ne faut qu’une seule petite chose: un film. Il nous fallait donc apprendre à faire un film, et comme dit Stanley Kubrick « si vous voulez apprendre à faire un film, faites un film »

Avez-vous rendu hommage à des cinéastes ou en d’autres termes, avez-vous truffé votre film de références ? Lesquelles ?

Nous ne sommes pas des historiens du cinéma. Comme je vous l’ai dit, tout s’est passé très vite et ce film n’est pas l’aboutissement d’un plan consciencieusement préparé mais plutôt une improvisation comme la grande charge spontanée de la cavalerie française à Waterloo dont on connait hélas les fâcheuses conséquences sur l’issue de la bataille. Ainsi, comme dans tout bon Lucky Luke où l’on pend d’abord et on juge après, le Cowboy noir filme d’abord et réfléchit après. Cela dit, le cinéma se nourrit de références. Inconsciemment, on rejoue toujours une scène d’un film. Pour Hunting Diamond Jo, nous avons pris ce que nous pouvions attraper sans tomber de cheval. Pour la scène du cinéma (que nous avons tourné en maquette dans un carton à chaussure, faute de budget), le film de King Kong s’imposait puisque qu’il devait donner l’idée à Diamond Jo du masque pour le hold-up, sauf que nous avons écrit le scénario à l’envers. Au début, on avait juste un masque de King Kong. Puis on a inventé cette scène de cinéma parce que le parc d’attraction initialement prévu avait été démantelé pour la saison des pluies. Ainsi, la seule référence assumée, celle de la grande roue du film « Le troisième homme » de Carol Reed, est tombée à l’eau.

A propos de Nollywood, quel est votre ou ton point de vue sur cette industrie ?

Nous n’y étions que deux semaines et donc n’en avons vu que la pointe de l’iceberg. Nous sommes partis sur les conseils de Serge Michel et Paolo Woods. Les mêmes qui m’avaient entrainé en Afghanistan en 2002 et en Irak en 2004 arguant le plus sérieusement du monde: « Viens, tu verras, les gens sont sympas, le climat agréable et c’est super tranquille » Ils ne mentaient que sur la troisième affirmation. Pour Lagos, Nigeria, ils nous ont fait le même laïus. Ils nous ont donné un contact là bas: Chriss Nwobu, photographe, qui n’avait jamais organisé de tournage, mais en une semaine, tout était prêt et quand nous avons atterri, cent acteurs nous attendaient dans un restaurant pour commencer le casting ! Le surlendemain, on tournait. Aucun d’entre nous n’avait jamais mis les pieds à Lagos, pas plus que sur un plateau de cinéma.

Qu’une chose soit claire : Lagos est aussi chère que Paris. Ils ont le même matériel et les acteurs sont payés à peu près au même tarif. La grande différence, c’est qu’ils tournent vite ! Super vite ! Pour le reste, ce qu’on en a vu nous a enthousiasmés. D’abord à Lagos il y a 18 millions d’habitants et pour la traverser il faut parfois plus d’une journée. En comparaison, Paris, c’est la campagne. En termes de Cinéma, c’est l’inverse de l’Europe, où les gens parlent de leur film pendant des années avant de peut-être réaliser un simple court métrage. Là-bas, personne ne parle de cinéma mais tout le monde tourne des longs à un rythme de dingue: le dimanche on choisit un scénar à 200 dollars, le lundi on fait le casting, le mardi on tourne jusqu’au jeudi, vendredi montage et effets spéciaux puis le week-end on grave les DVD et le lundi suivant, le film est dans les bacs. Le lundi soir, le public découvre un film aussi frais que les légumes du marché. 10 millions de lecteurs dvd rien qu’à Lagos! Vous vous rendez compte qu’ils font plus de 2500 long-métrage par an ? Et cela sans aucune subvention, ni CNC ni fonds européen ! Tout est financé par la vente de DVD au Nigeria et dans le reste de l’Afrique.

Ce film a été financé en Europe par nos amis ainsi que le Festival Images (j’en profite pour les remercier tous !). Mais en janvier nous retournons là-bas pour la première de Hunting Diamond Jo. Cette fois, nous irons voir des producteurs et des distributeurs pour tenter d’entrer dans le système de financement nollywoodien qui semble d’une redoutable efficacité.

En octobre dernier, tu as animé une mémorable masterclass pour l’Ecole du Blog de Bondy sur la photographie. Tu avais emporté le résultat des workshops des blogueurs pour les mettre en forme et les accompagner de texte… Est-ce possible de les récupérer ?

Oui, mais il faut que je termine la peinture de ma cuisine avant, donc plutôt la semaine prochaine.

Liens utiles :

http://www.facebook.com/events/520485484645729/#!/LeCowboyNoir

http://www.cowboynoir.com

Articles liés

  • La guerre d’Algérie, par mon grand-père pour la première fois

    Amina Lahmar n'a jamais parlé avec son grand-père de l'indépendance algérienne du 5 juillet 1962. Encore moins de la guerre. Pourtant Ahmed Lahmar a eu un rôle dans la résistance pour la libération. L'homme octogénaire a accepté pour la première fois de se confier à sa petite-fille en détail. Témoignage.

    Par Amina Lahmar
    Le 07/07/2022
  • Le 5 juillet depuis Choisy-le-Roi, dans les yeux d’Antar et Rachida

    Rencontre avec Antar Ghiri, 80 ans et Rachida Benghanem, 83 ans. Des cousins originaires de Sétif arrivés en France à la fin des années 1950. Le 5 juillet 1962, ils ont vécu la proclamation de l’indépendance de l’Algérie dans le Val de Marne, après des années de lutte et de résistance du peuple algérien. 60 ans plus tard, ils racontent avec émotion. Récit de vie. 

    Par Samira Goual
    Le 05/07/2022
  • « Nos silences sont immenses », Sarah Ghoula raconte les maux de nos aïeux

    Un roman pour raconter l'Algérie colonisée, le rôle des femmes et surtout les liens familiaux et sociaux qui se jouent face à l'apparition du surnaturel. "Nos silences sont immenses", premier roman de Sarah Ghoula a plusieurs niveaux de lecture, et la fiction dépeint avec force un vécu enfoui par de nombreuses générations. Critique.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 29/06/2022