Signé Amos Gitaï, Le Dernier Jour d’Yitzhak Rabin revient sur l’assassinat du Premier ministre israélien, le 4 novembre 1995. Décryptage.

Avant de rencontrer le cinéma, Amos Gitaï souhaitait surtout suivre les traces de son père, architecte. Ses études sont interrompues par la guerre de Kippour durant laquelle il manque de se faire tuer. Il commence à tout filmer à travers sa caméra super 8. Son œil de réalisateur laisse transparaitre un dédale mental d’architecte. Son premier film, « La maison », décrit un chantier dans les petites rues de Jérusalem avec pour ciment les rêves et les souffrances des Israéliens et des Palestiniens. Il bâtit brique après brique son œuvre en ambitionnant d’injecter de l’espoir dans le réel. Sous l’influence revendiquée de Bertholt Brecht, il vit comme lui en exil pendant 10 ans à Paris à la suite de son documentaire, « Journal de campagne », tourné pendant la guerre du Liban. Parmi ses matériaux de prédilections, l’intime avec « Carmel » où il reproduit la correspondance de sa mère, ou « Lullaby to my father » dédié à son père chassé d’Europe par les nazis. Sa vie est très présente dans ses productions. Sa voix est précieuse dans ce climat hostile.

Il revient avec une reconstruction de l’assassinat du Premier ministre israélien, Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995. Trois coups de feu. La balance tente de s’équilibrer entre les prises et les images d’archives dans un moment qui bouscule l’histoire contemporaine. En 40 ans, il se fait connaître en 90 réalisations : des longues, des courtes des fictions, des documentaires, des travaux expérimentaux ou des ouvrages désarticulés et réarticulés. De manière à se répondre comme des miroirs, l’architecte de la mémoire arrive-il encore à se retrouver, au milieu de son chantier ?

Images d’archives et documentation poussée

« La paix… Les gens n’osent pas exprimer ce mot » C’est déplorable, sans doute. «Le dernier jour d’Yitzhak Rabin» est un film très documenté qui montre avec effroi la montée du nationalisme de l’état juif, et le radicalisme avec lequel une partie du peuple, un certain peuple, considère leur ministre comme traître, juste parce qu’il entend reconnaître l’État palestinien en tant que tel. Son assassin, Yigal Amir, était un militant d’extrême droite radicalement opposé aux accords d’Oslo avec les Palestiniens, pour lesquels Yitzhak Rabin, Yasser Arafat et Shimon Peres avaient obtenu le prix Nobel de la paix en 1994. Le réalisateur a pu accéder aux retranscriptions des audiences de la commission d’enquête nommée pour élucider les circonstances de l’assassinat du Premier ministre. Amos Gitaï a aussi utilisé des images télévisées de discours d’hommes politiques, parmi lesquels Benjamin Netanyahu, lors de virulentes manifestations contre les accords d’Oslo.

Le film, qui a nécessité deux ans de recherches, mêle la campagne haineuse, menée par des rabbins délirants, des colons opposés à tout retrait des Territoires palestiniens et la droite parlementaire avec le Likoud déjà mené par Benjamin Netanyahu. L’horreur est perceptible d’un bout à l’autre de l’œuvre qui permet, sans la recouvrir, de dénoncer des manquements ambigus dans la chaîne de responsabilités s’agissant de la sécurité du président. La musique souvent lourde accompagne le propos, rajoutant ainsi de l’épouvante. Le silence prend une place importante comme pour retenir continuellement sa respiration dans un compte à rebours sans fin. Les plans sont mesurés comme celle du pistolet, montré à plusieurs reprises. Cette fois, il signe un long-métrage poignant, fort, qui recompose certes non sans parti pris, le souvenir d’un homme important. Malgré la longueur, le film s’écoule sans difficulté, et le spectateur ressort hanté par une histoire dont personne ne parle.

Une plaie ouverte dans l’histoire contemporaine israélienne

« Mon but n’était pas de créer un culte de la personnalité autour de Rabin, ni de le remplacer par un acteur. J’ai plutôt cherché à enquêter sur la campagne d’incitation à la violence qui a conduit à son assassinat« , a expliqué à l’AFP le réalisateur de 65 ans, présentant le film en compétition à la Mostra de Venise. C’est une plaie ouverte dans l’histoire contemporaine israélienne. Quatre moments clés peuvent être retenus. Durant la commission de l’enquête, la juriste fait son rapport. Elle remet les repères historiques à jour sous l’œil presque indifférent des trois juges. Les accords internationaux sont bafoués. Elle les explique et tente de les convaincre de juger les israéliens de leur manquement aux règles, sans issues. L’assemblée est bouillante. Le premier ministre se lève et quitte la salle. Le président de l’assemblée demande personnellement son retour. Sous les houements, il prend le micro et lance un présage qui s’annoncera véridique. Netanyahu le regarde et pense. Les affiches placardées de Netanyahu, à la FN, est l’image de fin. Le film commence par une interview avec l’un des bras droit du Premier ministre. A la question « Pensez-vous que le processus de paix aurait pu aboutir ? », il répond oui.

À la suite de son discours devant plusieurs dizaines de milliers de manifestants pour la paix, la vision de Rabin est-elle toujours envisageable ?

Gardons espoir.

Yousra Gouja

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021