Après avoir témoigné de ma première expérience à Bondy Nord, on m’avait recommandé d’expérimenter son marché : lecture décalée d’un monde qui n’est pas le mien dans un pays qui est le mien mais que finalement je ne connais pas. C’est donc par un jeudi matin ensoleillé que Chou et moi traversons le canal de l’Ourcq pour nous rendre sur place.

Les énormes barres ternes aux colories kitchs, le rat crevé à quelques mètres du square d’enfants, en quelques images le côté glauque de la cité installe une ambiance un peu pesante. Mais en ce jour de marché, il y a de l’animation au pied des tours et les allées improvisées autour des étales débordent d’effervescence. En arrivant, j’observe les étiquettes au dessus des vêtements affichant 1, 2 ou 5€. M’imaginer que le jean que je porte m’a coûté dix fois plus cher que le prix de ceux devant moi me fait… bizarre. Il y a foule, les gens s’affairent dans les allées, et malgré les prix tirés vers le bas, cela négocie ferme avec les commerçants. Nous arrivons dans le marché couvert où sont installés les commerces alimentaires. Alors que nous le traversons, j’ai un sourire amusé en remarquant qu’ici toutes les boucheries sont hallal. Plus loin, à l’extérieur, il y a des produits plus originaux : cosmétiques un peu louches, DVD qui permettront aux inconditionnels de Bollywood de compléter leurs collections et puis… Et puis il y a cette étale de livres.

Depuis mon enquête sur l’aventure des Fées des livres, je sais que Bondy est pauvre en librairies, alors trouver des ouvrages sur ce marché ne manque pas d’attirer mon attention. Ma première surprise est de constater que la quasi-totalité des produits exposés sont en rapport avec la théologie musulmane. En regardant plus en détail, je constate assez logiquement que ceux-ci parlent des fondamentaux de l’Islam, des cinq piliers et plus particulièrement du jeûne et de la prière. Cependant, alors que mes yeux parcourent les titres, je finis par être frappé par le nombre de livres à visée sociologique. Ils parlent énormément de la femme musulmane, du couple et du mari. Et puis surtout il y a cette couverture dont le titre m’interpelle et me choque : « L’innovation et son effet néfaste sur la communauté ». (Vous pouvez le chercher sur Amazon vous ne le trouverez pas. Pour être précis, le titre exact ne suscite que 9 « hits » dans Google). Alors que je le feuillette et que je constate avec effroi les idées qu’il défend, je ne peux m’empêcher de repenser à tout ce que l’on m’a appris sur l’Histoire du monde Arabo-musulman et surtout sa contribution au progrès et à la science. Une vision aussi rétrograde exposée sur une étale, à quelques battements d’aile de l’institut du monde arabe soulève subitement chez moi un profond sentiment de frustration. Frustration d’autant plus grande que tout ceci constitue la seule forme de librairie disponible dans les environs et que le développement de la pensée critique ne semble pas être la préoccupation première du commerçant que je viens de croiser.

Mais je suis subitement extrait de mes divagations lorsque j’entends une voix forte et intelligible pour la foule s’exprimant en arabe. Malgré mon ignorance linguistique, je parviens tout de même à saisir que l’individu qui s’est posté devant moi vient de faire allusions au Sieur Sarkozy tout en prenant soin de ne pas me regarder : il semblerait que les atermoiements d’un « Viking » devant cette étale commencent à gêner certaines personnes et à voir la tête de Chou, je ne suis pas le seul à comprendre cela. Sentant que ma présence n’est visiblement plus désirée, nous finissons donc par nous éclipser rapidement.

Sur le chemin du retour, tout ce qui vient de se passer me trotte dans la tête. Finalement, je commence à regretter de ne pas avoir acheté quelques uns de ces livres.

Cédric Roussel

Cédric Roussel

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