Parfois, le hasard fait bien les choses. Le Maghreb des Livres ce week-end déroule bien à propos son tapis rouge aux lettres tunisiennes. La Révolution dite « de jasmin » a soufflé sur le pays maghrébin et ses effluves vont embaumer les salons de l’Hôtel de ville de Paris . Ce salon littéraire existe depuis 17 ans grâce à la volonté de Georges Morin, ancien instituteur de Constantine décidé à faire la promotion de la foisonnante littérature maghrébine avec une poignée d’amis.

Le pays natal du maire de la capitale, qui garde un fort lien avec la terre de son enfance, s’est saisi de son destin et a infléchi le cours de l’Histoire de la manière la plus surprenante. En Tunisie, comme dans tous les régimes autoritaires, la liberté de parole est confisquée. Une consigne tacite est délivrée : ne pas parler ni écrire les choses qui fâchent. Entretenir l’illusion d’un pays paisible, sans misère ni contestation sociale. Une vitrine de la bonne gouvernance. Pourtant entre les palmiers et les plages des clubs de vacances la révolte couve, les estomacs gargouillent.

Le romancier a une utilité sociale indéniable. Raconter. Utiliser l’espace littéraire qui lui est dévolu pour décrire. La frontière entre réalité et fiction est ténue dans le roman. Répondant à l’urgence, l’écrivain donne corps à des représentations sociales, parfois archétypales pour servir son propos. La censure plane et ne dit pas son nom.

L’écrivain égyptien, fervent opposant à Hosni Moubarak, Alaa el Aswany, auteur de L’immeuble Yacoubian, raconte par exemple comment le journal Echourouk, pour lequel il a écrit des tribunes libres a été fermé. Sans aucun motif. Les intellectuels tunisiens seront présents ce week-end à Paris pour livrer leur sentiment après la chute éclair d’un dictateur indéboulonnable. Sous le régime Ben Ali, la censure, l’auto-censure et la peur règnent en maîtres. Le monde littéraire vit au gré des interdictions. Même les plus absurdes : Les Contes de Perrault ont été interdits parce que les autorités ont confondu l’auteur du XVIIe siècle avec le journaliste Gilles Perrault, initiateur d’un Groupe de travail sur la Tunisie combattant la dictature. Malgré tout, certains contournent les interdictions et des maisons d’éditions se créent comme la toute jeune Elyzad.

Les libraires étaient alors tenus de ne vendre que des ouvrages complaisants à l’égard du régime. Premier signe de la fin de la chape de plomb pesant sur leurs épaules : ils peuvent enfin exercer leur métier comme ils entendent. Ils peuvent enfin commander les ouvrages qu’ils désirent pour les vendre dans leurs rayons. Peut-être les libraires tunisiens, qui en ce moment réachalandent leur étals après des années de disette littéraire, seront-ils dans les travées du Maghreb des Livres ce week-end pour s’approvisionner.

Faïza Zerouala

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