Graphiste, sérigraphe, danseur, l’artiste Smaïl Kanouté est tout cela à la fois. Ce rêveur d’une famille malienne de sept enfants a gravi peu à peu l’échelle de l’ascension sociale. Portrait.

C’est dans un taudis du passage du Poteau à Paris, entre la porte de Clignancourt et la porte de Montmartre que Smaïl Kanouté grandit au sein d’une famille malienne de sept enfants. Dans les années 90, ce quartier était celui qu’il fallait éviter. Aujourd’hui, la rue du Poteau est devenue « hype » depuis l’implantation de nombreux commerces de produits made in France. Smaïl se remémore quelques souvenirs d’enfance. « On s’amusait dans les terrains vagues, on rencontrait des clochards, des SDF, des toxicos… »

Il a fréquenté, comme beaucoup de jeunes des quartiers populaires du 18e arrondissement, le collège Maurice-Utrillo, en rivalité avec celui de Berlioz. « Parfois, il y avait des descentes. Utrillo, c’était la merde mais c’était génial ». Bon élève, il poursuit son cursus au lycée Racine dans le 8e mais s’étonne de ne pas voir d’Arabes et de Noirs. Une mixité qui a manqué au jeune garçon. Avant d’entrer au lycée, il se lance dans une aventure associative qui marque son parcours artistique. « J’ai rejoint l’association Méharées présidée par Christine Lehot, c’est une association qui venait en aide aux enfants défavorisés à travers l’art ». Celui qui dessinait jusqu’alors des personnages de Dragon Ball Z sur ses cahiers de cours en classe trouve enfin sa voie.

« J’ai ma place de toute façon »

Déterminé, il se forme rapidement et ne quitte plus l’association. A partir de 2005, il se rend chaque été au Sri Lanka par le biais de la structure associative, pour y croiser des gamins qui « dessinaient mieux que [lui] ». En parallèle, il apprend sur le tas, suit les cours du soir, s’inscrit dans plusieurs universités et prépare le concours d’entrée à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris.

« J’ai ma place de toute façon ». Les jours du concours, il croit en lui. Tel un marathon chronométré, l’examen rassemble près de 2 000 candidats pour seulement 80 places. « Pendant trois jours, tu dois bosser sur un thème et tu dois rendre des planches. Tu termines par un oral. A cet oral, je suis tombé sur un prof qui bégayait… comme moi ». Il n’en revient pas et croit encore plus en sa chance. En sortant de la pièce, l’un des examinateurs du jury lui lance : « On n’a pas eu beaucoup de Maliens dans l’école ». Smaïl ne sait pas comment il doit prendre cette remarque. Tant pis. Il atteint son but en entrant dans la prestigieuse école rue d’Ulm, en 2006. C’est ce qui compte.

Le père de l’artiste, issu d’une famille de paysans, ne veut pas entendre parler des choix du jeune Smaïl. Les obstacles ne viennent pas toujours de là où l’on croit. En plus de ces difficultés, l’étudiant prend peu à peu conscience que l’école des Arts est un autre monde fait de codes loin de lui être familiers : « il faut savoir comment parler, comment se tenir, etc. Des codes que j’ai appris pendant 5 ans ». Cinq années enrichissantes durant lesquelles son professeur de dessin expérimental, Nasser Bouzid, lui enseigne les techniques du dessin ; durant lesquelles il côtoie la danse lors d’une performance en 2008 ; et réalise ses premiers pas dans le domaine de la sérigraphie.

L’art de la débrouille

La sérigraphie est une technique d’impression manuelle sur du textile. Le motif vient s’imprimer sur le tissu après le passage de la peinture sur le pochoir. Smaïl Kanouté se lance dans l’aventure lors d’un projet avec les Yamakasi. « J’ai vu la marque de la chaussure de Marco au sol. Je lui ai dit : ‘viens on lance un tee-shirt avec écrit en dessous de la marque, TKT' ». Et c’est ainsi qu’il confectionne sa première collection de street-wear. En 2011, au Brésil,  il perfectionne le modèle du tee-shirt. « J’ai vendu 50 tee-shirts, 12 euros pièce, puis je suis rentré à Paris ». De retour chez lui, il monte le collectif WEAR’T, spécialisé dans le design et la sérigraphie de pièces uniques avec Charline Troutot et Louis Bottero.

Au Brésil, le trentenaire s’est aussi essayé à la danse hip-hop, dans un pays plutôt habitué à la samba. Il poursuit sa passion hip-hop en France en passant de nombreuses auditions. A force de travail, de répétitions en répétitions, il finit par collaborer avec les plus grands chorégraphes comme Raphaëlle Delaunay ou encore Radhouane El Meddeb. De 2011 à 2013, il part en tournée dans tout le pays avec le spectacle « Bitter Sugar » de Delaunay. En 2016, il clôture l’exposition des « Grandes Robes royales » de Lamyne M à la Basilique de Saint-Denis, avec la performance « Requiem ». C’est la consécration. Il lance avec ses amis du lycée, Kevin Gay et Henri Coutant, le collectif Racine. Objectif de la troupe : aborder la danse autrement. « Le plus dur c’est d’être tout seul, tu dois tout faire tout seul. Le moteur c’est toi, il faut être en mouvement pour faire ce que tu as envie de faire ». Définitivement en mouvement, il sera bien difficile d’arrêter la fusée Kanouté.

Yousra GOUJA

Crédits Photo : Kevin Gay

smailkanoute.com

Articles liés

  • La guerre d’Algérie, par mon grand-père pour la première fois

    Amina Lahmar n'a jamais parlé avec son grand-père de l'indépendance algérienne du 5 juillet 1962. Encore moins de la guerre. Pourtant Ahmed Lahmar a eu un rôle dans la résistance pour la libération. L'homme octogénaire a accepté pour la première fois de se confier à sa petite-fille en détail. Témoignage.

    Par Amina Lahmar
    Le 07/07/2022
  • Le 5 juillet depuis Choisy-le-Roi, dans les yeux d’Antar et Rachida

    Rencontre avec Antar Ghiri, 80 ans et Rachida Benghanem, 83 ans. Des cousins originaires de Sétif arrivés en France à la fin des années 1950. Le 5 juillet 1962, ils ont vécu la proclamation de l’indépendance de l’Algérie dans le Val de Marne, après des années de lutte et de résistance du peuple algérien. 60 ans plus tard, ils racontent avec émotion. Récit de vie. 

    Par Samira Goual
    Le 05/07/2022
  • « Nos silences sont immenses », Sarah Ghoula raconte les maux de nos aïeux

    Un roman pour raconter l'Algérie colonisée, le rôle des femmes et surtout les liens familiaux et sociaux qui se jouent face à l'apparition du surnaturel. "Nos silences sont immenses", premier roman de Sarah Ghoula a plusieurs niveaux de lecture, et la fiction dépeint avec force un vécu enfoui par de nombreuses générations. Critique.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 29/06/2022