Je vais vous parler de guerre, oui. Mais pas de n’importe laquelle, une guerre artistique, ouf ! Celle du « rap jeu ». Une guerre des disques, un choc des titans dans le paysage du hip-hop français. Rohff, Nekfeu, Jul, Booba, tous ont décidé de sortir leur projet le 4 décembre. Oyez, oyez ! Les poids lourds du rap français s’adonnent à une féroce bataille. Le game est on fire !
Samedi 12 décembre 15h08, je me remets peu à peu de la soirée de la veille, ah les mariages rebeus… Booba, on aime ou on n’aime pas. Moi ? Je vais vous raconter comment j’ai vécu la sortie du nouvel opus du Duc de Boulogne. La même année que son septième album, Booba a décidé de sortir le huitième. « Si je me mets à genoux, c’est pour prendre un coup d’épée ». Booba, en chevalier de la reine, est clair : il revient pour enterrer la concurrence.
« Koppbiwan-Kenobi, j’devrais pas combattre l’être humain Lâche comme un terroriste, plus d’dix ans, zéro hits ou moins Nero Nemesis sur le hiéroglyphe cousin » scande-il dans Felix Eboué [un diss-track inédit, sorti pour promouvoir l’album] le texte est cru, l’instrumental aussi. Le ton est donné ; l’ambiance sera sombre, tout est nouaaar.
Nero Nemesis, c’est la couleur du noir mat chez Lamborghini. Nemesis c’est, dans la mythologie grecque, la déesse de la juste colère et de la vengeance. Ça correspond à l’univers du Kopp, c’est parfait. Le titre, le design de la pochette, les collaborations, les producteurs et le contexte… Toutes les composantes de l’album laissent présager un disque sombre et tendu. L’ombre de B2o plane sur le rap français. Une averse ! Un nuage de fumée, qui vient contrecarrer l’ordre, alors, établi. Car oui, la sortie de Nero Nemesis n’était pas prévue pour le 4 décembre.
À l’image du modèle américain de l’album surprise, Nero Nemesis devait sortir sans aucune annonce ou promotion à l’avance. Finalement ne pouvant garantir la confidentialité du projet, il est annoncé comme un album normal, avec la volonté d’alimenter la compétition et la rendre plus intéressante. Ce qui devait être un événement surprise devient pour Booba une occasion de contrarier ses rivaux qui sortent le même jour que lui. Dont Rohff son rival de toujours. Une confrontation entre les deux figures du rap d’une époque et face à la new generation. Qui dit un album pas comme les autres dit une sortie pas comme les autres.
Lundi 15h45, c’est la récré et là… consternation… Je croise Jalis, un camarade de classe, tout sourire… Il a foutu l’album dans son iPhone… Mais comment ?! Nous ne sommes que le 30 novembre, et là je comprends que l’album a fuité…
Lundi 18h, je sors des cours. Je croise Walid en train de s’enjailler sur 4G et autre Talion (titre de deux tracks de l’album). Alors en béquille et face à un bus en retard, je fonce chez moi le plus rapidement possible.
18h36, le téléchargement est fini. Oui j’ai téléchargé l’album illégalement, oui je ne suis pas un rate-pi à proprement parler, mais y’a que Dieu qui peut me juger. J’écoute le graal, un voile recouvre ma chambre. 48 minutes écoutes. Tout est nero.
D’abord, je ne comprends pas. L’album est lourd, plus que D.U.C (son prédécesseur), ça je le sais, mais je ne comprends pas pourquoi. Sur les réseaux sociaux Twitter, Snapchat, les réactions fusent, comme les éloges autour de l’album. Je n’y vois pas très clair, c’est les ténèbres. Les jours passent… Je joue à Mortal Kombat après les cours c’est dire, si l’ambiance est sombre.
Les écoutes de l’album se suivent je l’écoute plusieurs fois et les morceaux s’enchaînent dans mes oreilles. Je m’approprie le disque. Peu à peu je me familiarise avec les sonorités de l’album, avec les punchlines et autres métagores. Je commence à connaître certains couplets, je rigole de certaines phases de l’album et je suis choqué par d’autres. J’y vois plus clair dans ce chaos, l’album est vraiment lourd.
Booba est très clair, en effet le Duc semble plus que jamais déterminé à conserver son trône. « J’suis Attila le Hun, ta mère la Wisigoth » peut-on entendre dans Walabok, un projet noir et conquérant ; il revient dans le game tel un roi barbare venu terrasser la concurrence. Et à l’image du seul roi des Huns, une légende noire entoure Booba. Colère noire. Koppbiwan s’apparente, cette fois-ci, au côté obscur de la force.
Dans Pulp Fiction de Tarantino, on se souvient de Jules. « La marche des vertueux est semée d’obstacles qui sont les entreprises égoïstes que fait sans fin surgir l’œuvre du Malin. Béni soit-il l’homme de bonne volonté qui, au nom de la charité, se fait le berger des faibles qu’il guide dans la vallée d’ombre, de la mort et des larmes, car il est le gardien de son frère et la providence des enfants égarés. J’abattrai alors le bras d’une terrible colère, d’une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies qui pourchassent et réduisent à néant les brebis de Dieu. » Ezekiel 25:10.
Vengeance, ombre et colère. Ici, Booba abat sa colère sur le rap français. Oyez, oyez ! Ouvrez les portes du domaine, ouvrez les portes du royaume ! Baissez le pont-levis ! Le Duc est de retour, il a mené des batailles… Les jours passent… L’album sort officiellement, Booba remplit Bercy. Tout le monde a écouté l’album. A la cité, j’échange avec Mody, avec Jumo MH et Jumo Benoît, avec RZ et Kevs et Kevso… On en débat entre nous et l’album fait l’unanimité malgré quelques réticents.
Mardi 8 décembre, privé de foot car blessé je suis au kiné. J’échange avec certains amis de rééducation, on parle des chiffres de ventes : Jul est disque d’or en seulement 3 jours, Booba lui comptabilise 27 937 ventes, Rohff 16 151 et Nekfeu ferme la marche avec 9 000 ventes. C’est une belle année de rap français, disons-nous. Un camarade effectue son gainage sur du Nero Nemesis… C’est beau.
Vendredi 11 décembre, comme toujours je suis au kiné et on parle. On parle des chiffres de vente à l’issue de la première semaine d’exploitation de tous ces disques. Nous sommes unanimes : toutes les promesses faites ont été tenues.
Le soir, je suis à un mariage. La musique rebeu c’est bien, Booba c’est mieux. Entre deux danses, on se réchauffe dans la voiture. Je rentre chez moi, il est 4h. Je m’endors sur un dernier son. Pinocchio. Ce qui nous amène à la journée du samedi. 12/12 21h33, la boucle est bouclée. Je finis de rédiger cet article.
Jalalle Essalhi

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021