C’est un père qui souhaite combler la distance creusée par le temps et l’exil. Le vieil homme fait appel à Alma, jeune écrivain public à la Grande Poste, à Alger. Intercesseur désigné, elle doit traduire le désarroi d’un homme qui connaît mal ses enfants. « Je suis préoccupée depuis que j’écris par les relations entre l’Orient et l’Occident. Depuis que j’écris, j’écris des variations sur ce sujet », dit Leïla Sebbar pour expliquer sa propension à traiter de l’exil, de l’éloignement, du carcan des traditions.

Elle insiste sur son envie de mettre en scène des filles qui n’hésitent pas à transgresser les interdits familiaux. Leïla Sebbar me reçoit dans son bureau à Paris, animée d’un désir de dévoiler en toute simplicité les clés de son œuvre. Le point de départ du roman est la rupture dans la transmission de l’histoire, thème récurrent de ses livres. Pour elle, cette question découle de « l’exil des parents. Je crois que l’exil se transmet ». Elle précise que les enfants sont victimes d’un déracinement qu’ils n’ont pas choisi. Ce déplacement géographique et culturel subi, bouleverse à jamais les relations entre parents et enfants.

Les contraintes économiques ont forcé les hommes du Maghreb à rejoindre la France des Trente Glorieuses. Le chibani, devant subvenir aux besoins de sa famille, atterrit à l’usine Renault sur l’Ile Seguin à Boulogne-Billancourt. Cette île ne sera pas son bagne. Si le travail ouvrier est pénible, des amitiés se nouent à l’ombre des machines assourdissantes. « Il a une famille de travail qui est l’Ile Seguin avec laquelle il se sent bien. Et paradoxalement, sa famille de sang, malgré la tradition patriarcale, lui est étrangère. »

La prédominance de la figure paternelle est remise en cause par Leïla Sebbar. Elle pourfend le « virilisme » qui gangrène les familles arabo-musulmanes. Dans le livre, les sept sœurs jouent avec leur frère, Tahar. Un frère grimé en fille qui danse pour amuser son auditoire. Le chibani rentre, harassé par son travail et assiste à ce spectacle. Il raconte à Alma que c’est la seule fois où il a hurlé à ce point et même frappé son fils. « C’est la seule occasion dans le roman où l’on assiste à l’autorité paternelle et patriarcale et en même temps on comprend que le fils va chercher à échapper au modèle de l’éducation traditionnelle, virile, ce que j’appelle le virilisme, plus fort que la virilité. » Le chibani justifie sa réaction par la pudeur qui l’habite. Une pudeur qui l’a empêché de transgresser une règle culturelle tacite, celle qui veut qu’on ne parle pas de sentiments. Dans un geste d’amour ultime, le père demande à Alma d’écrire ces mots qu’il avait bannis de son vocabulaire, « Je t’aime ».

Au conflit de générations se superpose la distance creusée par l’instruction. L’auteure dépeint un fils loin de l’archétype du fils des familles arabo-musulmanes. « Le fils aime les livres. Il veut apprendre, comprendre contrairement à beaucoup de fils de cette génération. » Les livres se substituent à la voix du père. Les pans douloureux de l’histoire franco-algérienne, Tahar les apprendra dans les livres.

Par conséquent : « Il prend des distances avec son père, non pas en tant que père, mais parce qu’il le voit comme une victime à la fois de l’histoire coloniale et de l’histoire ouvrière. » La figure paternelle est déchue. S’affranchissant du passé, Tahar emprunte la voie de l’islam radical engagé et espère ainsi combattre les injustices.

Alma est le fil conducteur de l’histoire. L’auteur met face à face cette jeune lettrée et l’homme analphabète. « Alma, c’est une jeune Algérienne contemporaine. Sa position lui permet d’entendre le chibani et de parler d’elle. » Elle parvient à accoucher le vieil homme de ses démons. Par un effet de miroir, elle souffre de la relation épisodique entretenue avec sa mère. Cette dernière vit en Bretagne et ne se manifeste qu’à travers des cartes postales impersonnelles. « Alma, qui est dans une situation psychologique problématique avec sa mère, est sensible à ce désarroi du chibani. Elle va traduire tout ce qu’elle ressent. »

Le talent de Leila Sebbar réside dans la suggestion. L’émotion du livre est traduite par un procédé subtil et laisse au lecteur imaginer le contenu des lettres. « On a le sentiment de lire une lettre au fils car le père a un désir si fort de ce qu’il veut dire au fils que l’on a l’impression de lire la lettre. » Seule la formule rituelle, « mon cher fils », est dévoilée.

Ces allers-retours entre mémoire et histoire me poussent à évoquer le propre vécu de l’écrivaine pour explorer les résonances entre son œuvre et sa vie. Avec son père, instituteur de culture musulmane, laïc, elle a vécu cette incapacité à parler de choses intimes. Lorsque je l’interroge sur ses rapports avec lui, le premier mot qu’elle emploie est « pudeur ». « Mon père ne parlait pas de lui à ses enfants. Il pouvait parler de sa famille, mais en disait le minimum. Jamais il ne répondait à des questions intimes. » Elle présume que face à ses questions harcelantes, « il devait avoir le sentiment d’une grande indiscrétion et d’une grande transgression ». Cette pudeur n’a jamais affecté leurs rapports.

Celle qui ne parle pas la langue de son père, titre d’un de ses essais, ne le regrette pas. Dans un bel hommage à ce père aimé, Leila Sebbar confie ne pas vouloir apprendre l’arabe. Bien qu’elle ait suivi des cours durant sa scolarité. Elle parvient à déchiffrer la langue, lorsqu’elle est « voyellée ». « Je sais l’écrire, je sais le lire, mais je n’en saisis pas le sens et j’aime ça », dit-elle en riant. Sa quête d’absolu la retient. Elle voudrait maîtriser l’arabe à la perfection. « Je veux que la langue de mon père garde sa beauté et je ne gagnerais rien à l’apprendre. »

Faïza Zerouala

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