Dans la rue du Temple, au fond d’une petite cour, se trouve à deux pas du musée Beaubourg la galerie Eric Dupont. Thierry Costesèque m’accueille chaleureusement dans ce lieu solennel. C’est sa troisième exposition dans cette galerie prestigieuse. Une opportunité dont il semble encore étonné, lui le fils d’un médecin de l’armée et d’une écrivaine. Né à Saïgon, il a passé sa petite enfance à Babel Oued. C’est ensuite à Villepinte à partir de l’âge de 10 ans qu’il grandit. C’était un lieu « difficile déjà à l’époque » même si c’était encore presque la campagne se souvient-il, mais « il y avait une utopie qui était encore présente ».
Une enfance entre différentes cultures qui nourrit son travail. Assis mon dictaphone posé sur sa cuisse, il explique tout en buvant un café : « Je suis né dans un milieu qui m’a influencé. Mon père lisait beaucoup et était passionné d’art… » Dans sa dernière exposition, « Western », on retrouve sur les murs blancs des références à l’Orient, et notamment cette femme au visage couvert d’un voile transparent qui semble danser les bras en l’air, provenant d’une publicité de henné. Une image qui a traversé les époques depuis l’indépendance sans être modifiée. Mais avant d’en arriver à sa notoriété et à la possibilité d’exposer dans les galeries Parisiennes et différentes villes du monde, Thierry Costesèque a fait les Beaux Arts. Un « choc culturel » se remémore-t-il. Car un gamin de Villepinte dans ce genre d’institution prestigieuse, c’était rare…
« Questionner les limites »
A la sortie de l’école, il prend un atelier à Pantin, avant de s’installer à Bondy où il vit et travaille depuis 2009. « Un lieu encore en transformation, décrit-il. Il y a des zones instables, en devenir », qui laissent place à la « projection ». « En banlieue, on est beaucoup moins dans la mythologie de celle-ci », reprend-il. Car la notion de territoire est particulièrement importante pour l’artiste : les frontières, la continuité du bâti, l’occupation de l’espace, les images… Thierry Costesèque s’inspire notamment des balcons, qu’il photographie avec le linge et les objets stockés sur ceux-ci.
Le périphérique traversant Bondy a donné lieu à une performance de la part de l’artiste. Il traverse le pont en repeignant la rambarde. Une manière de « questionner les limites » territoriales sur cet espace où la voie traverse la ville. Il insiste sur son choix de vivre à Bondy. Seuls des besoins particuliers liés à sa fille pourraient le faire partir, souligne-t-il. Pour autant, il espère qu’à l’avenir, la mairie porte un plus grand intérêt à la création artistique. C’est avec un grand sourire qu’il parle des scènes du quotidien, les files d’attente au supermarché où les gens prennent le temps, se parlent. Mais l’artiste est conscient de la situation. Déjà inséré socialement et professionnellement lorsqu’il décide de s’installer à Bondy, il sait que le chemin inverse est plus difficile. Il regrette d’ailleurs que les médias ne donnent pas plus de visibilité aux personnes qui ont réussi dans ces quartiers, une manière de dire aux jeunes que tout est possible…
Thierry Costesèque est étonnant. Loin de la caricature de l’artiste parisien, il est particulièrement à l’écoute des jeunes. Il enseigne à l’Ecole supérieure d’art mais aussi dans une prépa publique à Evry. C’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il parle de ses élèves de classes modestes qu’il pousse à entrer dans les écoles prestigieuses et élitistes. Un milieu artistique globalement fermé, voire formaté. Il n’y a « pas beaucoup de débats autour des expositions où l’ambivalence, la nuance et l’interrogation sont possibles », remarque-t-il. C’est pourquoi il participe au projet Intertexte « un blog sur l’actualité des expositions qui ambitionne de faire émerger une autre parole critique ».
« Réfléchir, toucher, surprendre »
Au 138 rue du Temple, l’ambiance est plus feutrée, loin du maïs grillé et des vendeurs à la sauvette de Bondy. Pour l’artiste, il n’y a pas de contradiction à exposer dans les beaux quartiers mais une nécessité liée à « la circulation du travail ». La galerie est chic et de nouveaux visiteurs rentrent régulièrement. Dans le premier espace est diffusé une vidéo d’une quinzaine de minutes. Une performance réalisée à New York. On y voit Thierry Costesèque grimé en Indien, « un cavalier solitaire filmé en contre-plongée [qui] avance sur Broadway, regard sur la ligne d’horizon. Enseignes et logos, bruits de moteur et klaxons des taxis jaunes, trucks et Land Rover. Sa présence modifie la perception de l’espace en juxtaposant réalité de la mégalopole et imaginaire du western : les automobiles prennent des allures de conquérants, enseignes et logos publicitaires glissent sur le terrain de l’étrange », décrit Elisabeth Golovina-Benois, la directrice. Il remonte à cheval dans la circulation la célèbre avenue de Broadway, « seule diagonale du plan quadrillé de l’île de Manhattan achetée pour une poignée de dollars aux autochtones », détaille-t-elle encore.
Dans le second espace de la galerie se trouvent deux grandes toiles « feu » et « plumes de perroquet ou tête d’enfant ». La peinture laisse place à l’évasion et à l’imaginaire. La lumière est véranda rend d’autant plus légères les compositions. Le troisième espace séparé du précédent par quelques colonnes, fait place à une installation « in situ » et « éphémère » car la « pensée est vivante ». Elle est composée de photos, de dessins. Toutes font références au Western. Ce sont des trouvailles de l’artiste, des compositions ou encore des images que des personnes, rencontrées au hasard lors de son travail, lui ont données. Elles sont de toutes formes, couleurs, matières mais aussi mêlent les cultures. Parsemés sur les murs, des couteaux « font référence à la résistance des indiens ». Les manches faits en porcelaine ont une forme unique réalisée avec l’empreinte des personnes qui les ont serrés. Evocatrice et provocante par certains aspects, l’installation a pour vocation de faire réfléchir sur la vie, la politique, la société. « Je ne suis surtout pas là pour donner des réponses », soutient-il. Les « images » sont là pour faire « réfléchir, toucher, surprendre ».
[tribulant_slideshow gallery_id="2"]
Courtesy galerie Eric Dupont, Paris
Charlotte Cosset

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021