L’Effraction, second ouvrage et premier roman d’Omar Benlaala, publié aux éditions de l’Aube, s’érige en réponse littéraire à l’autofiction d’Édouard Louis, Une Histoire de la Violence, racontant la nuit où l’écrivain a été volé, violé, pratiquement tué par Réda, un jeune Kabyle. L’auteur utilise le même schéma narratif en faisant parler cette fois-ci le personnage de Réda pour faire entendre sa voix. 

Un renversement, un bouleversement, une gentille amabilité à une extrême violence, une césure narrative et temporelle complexe que les deux auteurs respectifs tentent de combler, sur leur terrain commun, celui de la littérature. Édouard Louis, par un procédé d’une technique littéraire bien élaborée consistant à la jonction de plusieurs registres de langage, effectue une sorte d’auto-analyse décortiquant le pourquoi du geste du jeune Réda auteur d’un vol puis d’un viol sur sa personne. Une manière pour l’auteur de s’expliquer et de s’approprier cette douloureuse expérience.

Dans un contexte national propice à la libération de la parole xénophobe et islamophobe, Omar Benlaala, dans L’Effraction, tient à rendre compte d’une situation bien plus complexe, d’un point de vue empirique, jugeant avec déception que le personnage de Réda, dans le roman biographique d’Édouard Louis est entièrement enfermé dans un silence accablant et que l’explication des mécanismes poussant Réda à devenir un bourreau est fallacieuse. Désormais, Réda a la parole : il devient le narrateur, un effet miroir qui change entièrement la donne et permet de nous faire entrer dans son intimité, relatant un rapport où sexualité et religion s’opposent frontalement.

« Double nationalité, double culture. Et dans mon cas, double problème« 

Dans L’Effraction, Omar Benlaala décide de faire ainsi parler Réda, jeune Français d’origine algérienne, kabyle, plongeur dans un restaurant parisien et qui se raconte à un sociologue.

Le titre, puis le résumé de la quatrième de couverture, entretiennent le mystère sur le contenu et l’issue de l’histoire, mystère qui se dévoile dans les dernières pages, le roman réussissant l’exploit à nous garder en éveil jusqu’au moment fatidique où tout se noue. L’histoire sous son apparence quelque peu svelte, celle de deux inconnus se rencontrant dans la rue un soir de Noël, tissant des liens, balayant d’un revers de la main toutes les conventions tacites au contrat social (« tu ne noueras pas des liens avec un inconnu rencontré dans la rue », « tu ne le feras pas monter dans ton appartement », « tu ne l’inciteras pas à coucher avec toi« ) se laisse rapidement feuilleter, comme une antichambre pour entrer dans la pièce principale, le propos soutenu par le roman.

A la fiction, se mêlent l’Histoire avec un grand H et des thèmes qui ont récemment fait l’objet de débats déchaînés en France : la Kabylie, la peine et la fierté de la double culture, le modèle familial… Des thématiques traitées au travers des confidences de Réda au sociologue Jean-François. Désormais, c’est à partir du prisme d’un nouveau miroir que le lecteur peut s’identifier, se reconnaissant par exemple dans le poids de la double culture. « Double nationalité, double culture. Et dans mon cas, double problème, car le mélange des genres n’est pas toujours simple à assumer. (…) Imagine que ton père soit cannibale, et ta mère végétarienne, tu fais comment ?« , raconte le héros malheureux au sociologue.

L’insurmontable tabou de la sexualité

L’armature du récit tente en vain de singer un rapport sexuel. Les images parfois à la limite de la pornographie clament une désinhibition totalement assumée par l’auteur. La sexualité est traitée d’une manière crue, triviale souvent. Le langage argot supplante à toute forme de descriptions savantes de la chose. Participant à rendre davantage accessible le propos, Omar Benlaala emploie des formules choc, rentre-dedans et donne par la même occasion une identité crédible au personnage de Réda, une authenticité renouvelée, renforcé par l’utilisation de l’argot.

Pourtant la sexualité est tout d’abord emmurée dans le silence dans la famille de Réda, vécue comme un tabou insurmontable et poussant le protagoniste à mener ses propres expériences. Les dialogues entre le sociologie et Réda permettent à ce dernier d’extérioriser tous ses ressentis sur la sexualité. L’auteur traite avec brio la frustration des garçons générée par une société tombée dans une sorte d’hypersensualisation. « N’empêche qu’on évolue au quotidien dans une environnement hypersexualisé où tu as l’impression d’être tout le temps stimulé, au garde-à-vous, mais de n’avoir droit à rien », raconte Réda, frustré.

Deux mondes inconciliables

« J’ai fait deux apparitions dans une série : la première, je vends du shit, la seconde, je me fais serrer ». Au travers de cette déclaration concernant la condition sociale du personnage de Réda, se prolonge un constat amer de la schizophrénie dans l’hexagone. Cet extrait appartient à la toute première partie du roman. D’emblée, l’auteur annonce la couleur, témoignant d’un pays scindé en deux. Ce n’est pas un hasard si la Kabylie est ce qui crée un pont entre les deux personnages à part leur attirance l’un pour l’autre, la question du déchirement postcolonial (la situation des familles émigrées en France après la fin de la guerre d’Algérie) jouant un rôle prépondérant dans la construction de son identité, de sa singularité et planant au dessus du roman. Ce qui aurait dû être une cause de séparation, lie les deux protagonistes entre eux. Ce qui les sépare est la réalité sociale dans laquelle ils vivent tous les deux, un cloisonnement ne permettant pas à ce que l’un aille vers l’autre. Deux mondes faisant un pied de nez aux valeurs de fraternité et d’égalité que prétend défendre la France.  « Hédi (Édouard) et moi, j’ai bien vu qu’on n’était pas pareils. Pourquoi le nier, Jean-François ? Tout est fait pour ne pas se rencontrer. Les gars de mon quartier ont pas les moyens d’aller dans le leur… Et eux, tu crois qu’ils ont envie de se frotter à l’odeur du kebab. »

Jimmy SAINT-LOUIS

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