Leïla Alaoui, prononcez, Leïla Alaoui, la langue remue, premier L, elle roule, la langue, se plaque sur le palais, l, elle redescend tandis qu’on articule le eï, mais elle repart aussitôt, la langue, former le second l, du la ; Leïla. Silence, celui de la nuit, peut-être. On reprend son souffle, celui du A ; puis le bout de la langue s’en va frotter le troisième l, ala, une ouverture, une salutation ala qui s’achève par un oui, un oui, à quoi ? à l’Art, la photographie, le voyage, aussi ; Alaoui. Leïla Alaoui ; partie, disparue, extinction d’une œuvre émergente, une vie.
L’artiste :
Et ce mouvement de la langue en prononçant son nom, ne reprend au fond que le mouvement qu’elle voulait imprimer à ses images, elle, la photographe, la vidéaste, qui interrogeait, sans cesse, la construction de l’identité, l’identité qui n’est que mouvement, mouvement d’identification ; croisement matérialisé par son œuvre ; Crossings (terme anglais qui désigne à la fois la traversée d’un espace, mais également la jonction de deux itinéraires). Crossings « explore l’expérience des migrants subsahariens qui quittent leurs pays dans l’espoir d’atteindre les rivages de la Méditerranée » nous dit Leïla dans son descriptif, ces images de Crossings, chevauchement de deux paysages qui cernent un migrant, et, jetez-y un œil, ces chevauchements s’opèrent à l’intérieur même des images, lignes des dunes du Sahara, lignes du corps du migrant, celles enfin des vagues…
Leïla Alaoui, c’est donc ce mouvement perpétuel, ces jonctions éternelles, née à Paris, elle grandit à Marrakech, s’envole pour New York à dix-huit ans où elle poursuit des études de sociologie et de photographie documentaire ; huit ans plus tard, elle rentre au Maroc avec toujours cette volonté, cette ligne directrice, celle de se situer au carrefour de l’art et de la sociologie. Profondément touchée par la misère subissent les Marocains au jour le jour ; marquée par ce désir de fuite, immigration clandestine, son œuvre sera fortement traversée par ces thèmes.
Son travail un peu partout dans le monde (New York, Dubaï, Rabat…) et jusqu’à dimanche dernier nous pouvions retrouver ses images à la Maison Européenne de photographie, série de portraits grandeur nature, Les Marocains, une sorte de road trip à travers le Maroc, elle avait sillonné le Maroc, avec son studio mobile, figeant dans la surface d’illustrations des portraits de Marocains, révélant l’essence d’un Maroc, brut, vrai, sans artifice ni orientalisme. Inspirée, nous dit-elle, par la série de Robert Franck « The Americans ».
« Une Française très en colère » 
Selon le 360.ma, la mère de l’artiste, Christine Alaoui, aurait posté sur son compte Facebook, « Je suis une Française très en colère, ce matin ». Dans son message, Christine évoque l’évolution de l’état de santé de sa fille « Elle [Leïla] a été extrêmement bien opérée pendant plus de six heures et admirablement bien soignée par l’équipe burkinabé de la clinique Notre dame que je remercie du plus profond de mon cœur ». Elle y loue également la réaction de l’ambassade du Maroc, mais fustige celle des responsables de l’ambassade française déclarant : « l’ambassadeur du Maroc est venu régulièrement à son chevet alors que Leila est arrivée en tant que ressortissante française ». Ainsi fustige-t-elle la lourdeur des démarches administratives pour rapatrier sa fille en France où elle aurait pu recevoir les soins adéquats. Suite au décès de Leïla Alaoui, Fleur Pellerin, ministre de la Culture a réagi via Twitter : « Bouleversée que #LeilaAlaoui, jeune et talentueuse photographe franco-marocaine, ait succombé ce soir à ses blessures à Ouagadougou ».
Ahmed Slama

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