L’art est mensonge. Le seul mensonge qui peut guérir. Un bouclier contre les haines, les hostilités, la crétinisation. C’est ce qu’Aminata Sow Fall nous montre dans son dernier roman, L’empire du mensonge. Née en 1941, à Saint-Louis, au nord du Sénégal, cette pionnière de la littérature africaine reste attachée à son pays où elle a créé une maison d’édition ainsi qu’un Centre africain d’animation et d’échanges culturels.

Présentée comme « la plus grande romancière africaine » par Alain Mabanckou en 2016, cette grande dame nous offre ici un reflet critique de la société sénégalaise, mais surtout un appel à la sagesse et la dignité.

La vie des « petites gens »

Après dix longues années d’absence, Aminata Sow Fall revient en décapant la réalité sans aucune précaution mais toujours avec une profonde tendresse pour les hommes, les femmes et les enfants à qui elle donne vie. L’histoire se déroule dans son pays natal. En fil rouge, le souci de relier cette société urbaine instable, sans cesse agitée, énervée, dans laquelle viennent s’échouer ceux qui ont quitté leur village et la terre de leurs ancêtres.

Si la lauréate du Grand Prix de la Francophonie écrit en français, la langue de la ville, elle va souvent chercher les mots venus du wolof, que l’on utilise en famille et à la campagne. Quelques exemples : « diom » pour « dignité », « liguey dieurignou » pour « vivre de son travail ». Le premier langage vient enrichir le second, et vice-versa. Elle plonge corps et âme dans la vie sans filtre des « petites gens » d’aujourd’hui pour qui l’argent est devenu le centre d’intérêt principal.

Dignité

Pour peindre la situation, cette grand-mère de 76 ans a choisi Sada. L’enfant de 6 ans nous raconte l’histoire de ses parents, des villageois installés en ville pour fuir la sécheresse. La famille vit d’abord dans « un quartier populeux, où il n’y a ni électricité ni eau ». Des inondations poussent le père de Sada à poser ses bagages près d’une décharge d’ordures, où il implante son taudis, devenant aux yeux des gens un mot : « boudjou », qui signifie « fouilleur d’ordures ». C’est dans cet endroit que la famille essaye de reconstruire sa dignité et une nouvelle vie dans une société dominée par l’argent. Des années plus tard, Sada retrouve ses amis d’enfance Mignane et Boly. Chacun a eu « un parcours glorieux », malgré « la vie de misère » des parents.

Les personnages de L’empire du mensonge se tiennent droit. Malgré les difficultés, la précarité de leur situation, la pauvreté. Aminata Sow Fall se fait militante et dénonce les « maux » dont souffre le pays. Comme le « manque d’éducation »« l’éducation n’est pas simplement le fait de l’école », note la romancière, rappelant qu’elle est surtout « façonnée à partir de la maison » – le piège de l’argent qui règne en « maître absolu aujourd’hui », ou encore « la paresse », « le mensonge politique », « le manque d’estime de soi » qualifié de « malheur suprême ». À ces énumérations s’ajoutent des interrogations : comment vivre malgré les injustices et la corruption ? Comment donner espoir à la jeune génération ? Quelle est la recette du bonheur au Sénégal ? Et enfin : « Où va le monde ? Plus de valeurs ! Degré zéro de l’Amour, ciment de la fraternité et de la paix. L’Humanité dépouillée de sa noblesse. Horreur ! Tous les moyens bons pour assouvir de bas instincts. À qui la faute ? ». À tous et à chacun, à soi-même aussi. La « faute » est sans doute la chose la mieux partagée dans le monde.

Heureusement, Aminata Sow Fall nous apporte des réponses. Ses réponses : les traditions, la solidarité et l’éducation de la jeunesse. L’empire du mensonge revalorise des valeurs humaines trop souvent oubliées, reniées. Le roman peut être vu comme un guide pédagogique pour la société actuelle, une sorte de recette du bonheur dans laquelle chacun peut se retrouver pour construire sa vie.

Kab NIANG

L’Empire du mensonge, d’Aminata Sow Fall, édité en France par la maison du Serpent à plumes

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