Pour l’un des derniers spectacles de la « semaine des Bédéistes » (qui s’est achevé dimanche à Aubervilliers), l’Atelier Kuso avait choisi d’innover en illustrant pour la première fois en direct le récit d’un conteur. 

Au milieu de la scène, un trône orné d’une imposante parure sang et or. Derrière, quelques accessoires, et sur la gauche, assis en tailleur, pieds nus, un joueur de luth dans sa longue tenue noire de touareg. Un décor minimaliste, dans lequel Kamel Zouaoui (conteur et comédien) a déjà conté plus de 750 fois l’histoire de Nasredine le Hodja, personnage mythique du folklore méditerranéen. Mais ce soir-là, un détail rend la représentation bien singulière. Sur la droite du théâtre, une petite bougie éclaire une table en bois recouverte de pots de peinture et de feuilles de dessin. Postée à quelques mètres, une caméra capte le moindre coup de poignet de l’illustrateur attablé, pour le retransmettre sur le grand drap tendu derrière la scène. Ce soir-là, l’histoire se dessine en même temps qu’elle se raconte.

L’idée est née de la rencontre de deux talents. Celui de Seid Mokrani, fondateur de l’Atelier de bande dessinée Kuso à Aubervilliers, et de Kamel Zouaoui, conteur infatigable qui puise dans ses racines algériennes l’inspiration de ses histoires aux résonances universelles. Un soir, alors qu’il profite du soleil couchant sur une plage de Béjaïa, Kamel reçoit un message de Seid qui lui propose de participer au Festival des Bédéistes, organisé chaque année par son association. “Pas de problème, mais je te laisse tout gérer!” lui répond Kamel. Un lien de confiance très fort unit les deux hommes depuis les galères communes de leur premier Festival d’Avignon, il y a quatre ans. Seid était régisseur et homme à tout faire, Kamel contait déjà les pas de Nasredine.

“Dessiner vite, ne pas trop marquer les traits, et être bien attentif”

“C’est une histoire que je connais bien”, explique Seid Mokrani. “Je l’ai vue jouée plus de 50 fois sur scène, mais surtout j’ai l’habitude de la dessiner, puisqu’avec les jeunes de l’Atelier Kuso nous avons adapté en BD les aventures de ce personnage mythique [les planches sont exposées à la médiathèque Saint John Perse d’Aubervilliers jusqu’au 28 décembre, ndlr]. C’est donc tout naturellement que j’ai pensé à cette collaboration avec Kamel pour clore la semaine en beauté.”

Et pourtant, il s’agissait d’une grande première également pour Seid et ses deux compères dessinateurs, Nordine et Roland, qui n’avaient jamais réalisé une telle performance en direct. “Nous avions juste fait une petite réunion au préalable pour se coordonner un minimum, mais je vous assure qu’aucun croquis n’avait été préparé à l’avance”, certifie Seid. “Ce n’est pas si facile que je le pensais. Il faut non seulement dessiner vite, mais aussi faire attention à ne pas trop marquer les traits pour ne pas dénaturer l’histoire. Et surtout être attentif pour être bien en phase avec le conteur.”

Des expressions artistiques davantage complémentaires que concurrentielles

P1170001A en croire les réactions du public, le pari semble réussi. “Ça apporte vraiment quelque chose au niveau artistique, et je dirais même que ça aide à mieux comprendre quand on a raté un bout de l’histoire”, confie Hafit, 57 ans, très ému par le spectacle. “Les illustrations sont très belles, touchantes, et elles arrivent toujours à point nommé”, renchérit la jeune Firdaous en mimant certaines scènes marquantes du conte. Mohamed, architecte retraité et ancien élève des Beaux-Arts, a quant à lui, particulièrement apprécié la qualité des dessins. “Je pense que c’est comme ça qu’il faut démocratiser l’art et la culture!” s’exclame-t-il d’un air passionné.

Le conteur est lui-même très sensible à l’implication de tous. Dans son spectacle, il invite les spectateurs à participer, chanter, crier, voire même parfois l’accompagner sur scène lorsque Nasredine a besoin d’organiser une fête ou d’écoper son bateau. Très attentif, il se nourrit des réactions de la salle pour adapter sa prestation au public du soir. Et même s’il avoue qu’il n’a pas eu le temps de regarder les images projetées derrière lui, il a essayé d’inclure l’illustrateur dans certains jeux scéniques, et trouve dans cette innovation un potentiel certain.

“Ce soir, il y avait sur scène trois regards différents sur l’histoire : le mien, celui du musicien, et celui du dessinateur. Sans compter que chaque spectateur dessine l’histoire dans sa tête. Mélanger les arts pour mélanger les gens et mieux vivre ensemble, en quelque sorte”, analyse Kamel. “Plutôt que de se faire concurrence, chaque procédé artistique se complète pour enrichir l’expérience.” Avant de conclure, plus prosaïque : “En tout cas, j’ai hâte de recommencer!

Thibault Bluy

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