« Moi en tant que femme grosse et racisée, je ne me sentais pas représentée, je ne me suis jamais sentie représentée sur Twitch », confie Sheraz,  gameuse sous le pseudo de Sherazland régulièrement confrontée aux insultes sur la plateforme de jeu et de streaming Twitch. Delphine aka Delfea, est arrivée sur la plateforme vers fin octobre 2020 et est régulièrement confrontée à cette vague de violence. « Ça va être souvent des remarques sur le physique. Moi, c’est souvent sur mes cheveux. Des attributs très coloniaux, des trucs style crinière de lionne, des trucs d’hypersexualisation.» Être une femme dans le gaming et dans le stream, ce n’est pas simple, quand on est non-blanche, ça l’est encore moins.

Malgré le changement de mentalité qui s’opère petit à petit dans de nombreux milieux artistiques et professionnels, grâce à la libération de la parole des femmes, le monde du jeu vidéo reste largement dominé par la gente masculine et en proie aux comportements sexistes, voire pire. En juin 2020, des témoignages au sein des studios et plateformes francophones ont fait apparaître des cas d’agressions sexuelles au sein des studios et des plateformes.

Avec l’explosion de Twitch, le développement des insultes

Avec l’explosion de la plateforme Twitch (qui diffuse des parties de jeux-vidéos en direct où les spectateurs peuvent interagir avec les créateurs, et qui comptabilise plus de 26 millions d’utilisateurs), de plus en plus de gameuses et streameuses se révèlent au grand public, et prennent le risque de faire face à une avalanche de critiques sexistes et misogynes qui peuvent les faire reculer dans leur passion.

C’est quand j’ai mis la cam et j’ai eu de suite des propos racistes, des propos grossophobes donc ça m’a assez rapidement calmée. 

Des commentaires dégradants, mais aussi des insultes sur une plateforme souvent critiquée pour son manque de modération. Dans une étude réalisée à l’automne 2019, une chercheuse française (Clara B. sur Twitter) avait dévoilé le fait que le chat de Kamet0, l’une des stars françaises de Twitch, contenait systématiquement des insultes sexistes. Dans le sexisme ambiant, les streameuses elles aussi en font les frais, et sont souvent renvoyées à un rôle d’objet sexuel, avec une dévalorisation de leur talent, par rapport à leurs homologues masculins.

Insultes, commentaires dégradants, dévalorisation : sur Twitch le quotidien d’une streameuse peut parfois être très difficile, sur une plateforme où la modération semble inexistante. 

Et au-delà du sexisme, le racisme peut aussi être présent sur des plateformes, qui échappent encore trop souvent à la régulation. Être une streameuse racisée c’est faire face à la fois au sexisme mais aussi au racisme. « Ça faisait un moment que je voulais me remettre au streaming et le problème c’est que les premières fois où j’ai streamé c’est quand j’ai mis la cam et j’ai eu de suite des propos racistes, des propos grossophobes donc ça m’a assez rapidement calmée et je me suis dit mais c’est pas possible. » déclare Sheraz.

Je trouve que Twitch est trop laxiste.

Pour ces femmes, la passion du stream peut vite devenir un moment désagréable lorsque ces dernières ont le malheur de subir ce qu’on appelle des raids qui sont des moments où plusieurs personnes se mettent d’accord pour aller perturber le fonctionnement d’un stream.

Lors de ces raids, les streameuses font face à des moments violents où les insultes aussi bien racistes, sexistes que grossophobes, fusent. « On va me dire bougnoule… Et grosse, vraiment dans le but de l’utiliser comme une insulte, comme une manière de dénigrer », indique Sheraz.  « J’ai eu : ‘grosse cochonne, grosse vache, grosse dinde, shrek, sale arabe’, j’ai eu ‘espèce de vendue’, j’ai eu aussi nombre de pseudos racistes, grossophobes qui m’ont follow », ajoute la joueuse.

En octobre dernier, JV le magazine jeu-vidéo, consacrait une longue enquête à la toxicité de la plateforme Twitch.

« Ce serait bien que Twitch fasse son travail et supprime automatiquement ces pseudos parce que j’ai carrément eu ‘trop d’immigrés en France’. Comment ils n’ont pas pu repérer ça, c’est clairement raciste. » Un problème que soulignent les deux streameuses est celui des pseudos des personnes inscrites sur le chat. Elles ont constaté que des pseudos à caractère raciste arrivaient à entrer dans leur stream avec une facilité déconcertante.

Depuis quelques mois et après des mois d’appel à la réforme de la part des gameuses, Twitch reconnaît que les femmes, les personnes de couleur et les membres de la communauté LGBTQ étaient les personnes les plus harcelées de la plateforme. C’est pourquoi l’entreprise américaine a décidé, en décembre 2020, de mettre en place de nouvelles mesures pouvant aller d’un avertissement à une interdiction permanente.

Des mesures encore trop faibles par rapport à l’ampleur du phénomène, pour beaucoup. « Je trouve que Twitch est trop laxiste parce que ce n’est pas que les attaques, c’est les pseudos et je me dis comment Twitch peut laisser passer des pseudos pareil. Une fois j’étais sur le live d’une afrogameuse et y’a eu pleins de haineux qui sont arrivés, y’avait un pseudo c’était marqué odeur_de_noire. C’est ultra explicite et pourtant Twitch a laissé passer ça. Je trouve que Twitch est encore trop laxiste et doit vraiment faire un travail là-dessus », déclare Delfea.

Les ‘Afrogameuses’ : un espace pour parler, et se protéger

Pour y faire face, des espaces de sororité ont été créés pour permettre d’avoir un espace d’échanges et surtout un espace d’écoute, comme le collectif «Afrogameuses », lancé en juillet 2020 par la gameuse Jennifer Lufau. Le groupe a pour objectif de mettre en avant des femmes noires spécialistes du monde du jeu vidéo mais surtout de leur donner la possibilité de s’exprimer, de se rencontrer et de se soutenir dans un milieu majoritairement blanc et masculin. « Ça fait 10 ans que j’ai fait le constat que l’on voit majoritairement des blancs, des hommes blancs et que y’avait très peu d’hommes racisés en dehors de Kameto qui est l’un des seuls exemples non-blancs que l’on peut me citer. » 


Des rencontres, des masterclass sont organisées par le collectif Afrogameuses pour sensibiliser à toutes formes de haine en ligne. 

Le climat ambiant où sexisme, racisme et grossophobie se font face sur Twitch est devenu pesant pour ces streameuses. Le manque de représentation pousse à l’isolement et la volonté d’en parler est devenue de plus en plus importante. C’est pourquoi, Jennifer Lufau a décidé de créer le collectif Afrogameuses, le 14 juillet 2020.Un collectif qui réunit plusieurs gameuses, streameuses mais aussi professionnelles du jeu vidéo.

Au-delà d’un espace d’échange, Afrogameuses est aussi un espace d’entraide où chaque membre n’hésite pas à soutenir les nouvelles streameuses et même à modérer chaque live de ces dernières.

Chaque membre a un rôle prédéfini et tout le monde y est le bienvenu. Cet espace d’échange et de soutien a permis à plusieurs gameuses de se sentir mises en confiances lorsqu’elles streament. Pouvoir en parler et échanger sur des discriminations auxquelles elles font face régulièrement, a permis une libération de la parole conséquente dans un monde où les prises de postitions ne sont pas récurrentes.

Au-delà d’un espace d’échange, Afrogameuses est aussi un espace d’entraide où chaque membre n’hésite pas à soutenir les nouvelles streameuses et même à modérer chaque live de ces dernières. « C’est pour ça que je ne me serais pas lancée sur Twitch, je pense si j’avais pas eu l’association Afrogameuses. Le simple fait qu’ils fassent des feedback pour des émissions que je propose, même sans avoir des centaines de spectateurs, le chat a un apport. Le soutien c’est aussi de pouvoir nous dire que dans telle ou telle situation c’est beaucoup mieux, que le son fonctionne etc… » ajoute Delfea.

« Y’a de plus en plus de personnes dans l’association et surtout de plus en plus de personnes qui osent. Moi c’est les filles qui m’ont poussé à streamer et puis ensuite on se fait une petite communauté et des personnes fidèles à tes streams. Ça m’a vraiment fait du bien, y’a vraiment beaucoup de partage et d’entraide dans ce groupe. Il y a vraiment de la sororité et du soutien dans l’association qui est vraiment important et c’est pour ça que je suis heureuse d’être dans cette association et super fière », conclut Delfea qui continuera à jouer pour défier les discriminations à tous les niveaux.

Farah El Amraoui

Articles liés

  • À Sevran, la voix des Chibanias à l’honneur

    Les témoignages de femmes maghrébines arrivées en France pendant les Trente Glorieuses résonnent. Un documentaire « Chibanias 2022 : histoires et mémoires de femmes » leur a été dédié à la Micro-Folie des Beaudottes. La productrice le présente comme « un cadeau » pour sa mère et les femmes qui lui ressemblent. Reportage.

    Par Samira Goual
    Le 28/11/2022
  • Littérature jeunesse : « Ne pas représenter un enfant, c’est nier son existence » 

    À Clichy, le salon du livre jeunesse afro-caribéen œuvre pour une meilleure représentation des minorités. Du 25 au 27 novembre 2022, une quarantaine d’exposants mettent en avant des oeuvres diversifiées. Organisé par l’association D’un livre à l’autre, ce festival veut faire bouger les lignes d’un secteur encore trop homogène.

    Par Fiona Slous
    Le 25/11/2022
  • Diam’s passe le Salam : votre rappeuse préférée ne veut plus l’être

    Parmi les sorties raps attendues, Diam’s revient avec la bande originale du film Salam. Sorti le 18 novembre sur Prime vidéo, ce documentaire lui est consacré. Une figure tutélaire du rap à laquelle nous devons nous résoudre à dire au revoir. Pour elle et pour la nouvelle génération de rappeuses. Édito.

    Par Anissa Rami
    Le 22/11/2022