La mode, un monde toujours discriminant ? Bien que sur les podium défilent de plus en plus de mannequins noirs ou asiatiques – notamment lors du défilé de Jacquemus pour la Fashion Week -, l’industrie du textile et notamment du luxe reste un monde difficile à pénétrer pour les artistes non-blancs.

Pour beaucoup de personnes intergoées, obtenir un emploi, un stage au sein d’une maison de haute couture ou se permettre de suivre un cursus scolaire dans une école de mode est plus difficile. Parce que malgré ses extravagances, la mode ouvre encore trop peu les portes aux personnes qui portent un foulard, avec une couleur de peau différente, ou qui sont issus de catégories sociales précaires. Si les exceptions sociales existent, la règle est encore obstinée.

J’ai pensé à toutes les personnes qui ont besoin de cette marque. Au-delà des vêtements, on informe, on éduque sur notre histoire

Alors, faut-il attendre que le système se réforme ? Pour Abdoul Karim Dabob, créateur et co-fondateur de Maison Baara, c’est par la débrouillardise et l’indépendance que passe cette nouvelle génération de créateurs : « Il s’agit de transformer son appétence pour la mode en compétence. Par exemple : ‘regarder un défilé’ devient ‘analyser un défilé’. ‘Aimer la coupe d’un pantalon’ devient ‘dessiner un patron et essayer de reproduire un modèle similaire’ ».

 

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Chez Maison Baara, le mot « diaspora » est devenu un mantra. 

 

Cet élan entrepreneurial, de ces créateurs souvent autodidactes, est aussi nourri par un devoir de mémoire, d’une génération informée : « La mode est un système qui fait souvent écho à la colonisation et instaure toujours la relation colon / colonisé. Ce monde est compliqué pour des artistes comme nous car uniquement vu par le prisme occidental. Mon chemin fait écho à tellement d’autres personnes. J’ai pensé à toutes les personnes qui ont besoin de cette marque. Au-delà des vêtements, on informe, on éduque sur notre histoire », nous explique Imen de Safran Studio, une marque de streetwear revendiquant un héritage nord-africain.

Atlal, Bled Market, Quality Safran ou encore Maison Baara… C’est parce qu’ils et elles ne se reconnaissent pas dans les modèles proposés par les grandes marques que ces jeunes artistes ont créé leur marque. En reprenant les codes de leur culture et leur identité dans leurs créations pour que les personnes minoritaires puissent s’identifier aux produits mais le but n’est pas de tomber dans l’écueil du communautarisme. Simplement d’allier culture et couture.

Le but est de transmettre une idée mais pas de créer des choses trop traditionnelles.

Pour certains, cette association passe par des éléments minimalistes tels que les tissus, les motifs, le choix des logos, des visuels ou du noms des marques comme nous l’explique Abdoul Karim Dabob, créateur et co-fondateur de Maison Baara : « Baara signifie travail en Bambara, la langue originaire du Mali. Baara c’est une tension entre les traditions et la mode contemporaine occidentale. J’ai grandi dans deux cultures : française et africaine. Pour créer mes vêtements je passe toujours par des touches minimalistes qui font écho à ma culture ».

 

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Le continent africain brodé sur le cœur du côté de Studio Safran. 

Au-delà de créer des vêtements Abdoul Karim Dabob veut transmettre une culture : « Il faut informer le consommateur pour ne pas qu’il entre dans l’appropriation culturelle. L’enjeu d’éduquer prend tout son sens : je sais d’où ça vient donc je le porte en connaissance de cause. » 

De la même manière, Lilia Yasmine, fondatrice de Atlal, pense que l’on peut transmettre sa culture à travers la mode. « Le multiculturel m’influence, ça parait logique, j’ai toujours eu les deux côtés : la culture maghrébine et la culture française, je n’ai jamais fait de choix. Dans mes créations, je passe par des éléments minimalistes. Le but est de transmettre une idée mais pas de créer des choses trop traditionnelles. Je trouve que le vêtement décrit une personnalité, c’est par lui que se transmet notre héritage, notre identité. »

Je trouve qu’on n’a pas besoin de respecter les codes de la haute couture alors qu’eux-mêmes ne respectent pas les nôtres !

Certains créateurs préfèrent, eux, assumer clairement leur héritage et le revendiquer dans leurs créations. Comme nous l’explique Fouad, le créateur de Bled Market : « Des traditions nords-africaines à ma street culture, je mets en avant cette tchoukchouka d’identités dans mes créations. » 

Son envie de véhiculer un message passe par de gros éléments « placardés » qui rappellent l’univers du skate et du Hip-hop. « Mon but est de transmettre un univers à travers des T-shirts que l’on retrouve très peu dans l’univers de la mode aujourd’hui. Tu peux porter des talons avec un T-shirt dit “street”, beaucoup le font. Je trouve qu’on n’a pas besoin de respecter les codes de la haute couture alors qu’eux-mêmes ne respectent pas les nôtres ! », tranche le jeune entrepreneur.

Partir de l’héritage de ses parents pour y mêler un drapé d’inspiration italienne chez Atlal. 

On construit des vêtements, des styles avec ce qu’on est ou qu’on a.

Enfin, des créateurs tel que Imen, fondatrice de Safran Studio modernise des pièces traditionnelles et met au goût du jour des vêtements pourtant loin de l’idée commune de la « couture ». « Cette alliance de la culture et de la couture passe d’abord par le nom de ma marque. Le safran, c’est une épice noble qui est à l’intersection de l’Orient et de l’Occident. C’est un message commun que je transmets. On construit des vêtements, des styles avec ce qu’on est ou qu’on a. Ce qu’il y a autour de moi, c’est ma culture. Les premiers vêtements de haute couture que j’ai connus, c’était un karakou, une robe fergani, un caftan… Aujourd’hui, je modernise la djellaba pour qu’elle soit accessible à tous. Je veux ​​faire de ma couture un message culturel ». 

On a demandé à Imen quel serait son conseil pour les jeunes passionnés par la mode qui souhaitent travailler en tant que créateurs. Réponse : « Placez l’action au-dessus de la pratique. Il y aura des moments plus compliqués que d’autres mais on passe tous par là. Ce monde est souvent injuste mais il faut être patient et positif. Enfin et surtout, faites les choses en adéquation avec votre éthique ! ». Un pouvoir de transmission et d’éthique, si propre à cette nouvelle génération de créateurs.

Kamélia Ouaissa

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