Depuis le 21 janvier au musée de l’Homme, l’exposition « Destins Dolganes » réunit quelques portraits de ce peuple vivant au fin fond de l’Arctique russe. Des photographies époustouflantes, signées Nicolas Mingasson.

C’est l’un des peuples les plus isolés de l’Arctique russe. Les Dolganes, c’est quelques 8000 personnes vivant entre le sud et l’est de la péninsule de Taïmyr. Parmi eux, une petite minorité d’éleveurs continue d’évoluer au rythme de leurs troupeaux.

Mise en page 1Retour à Paris. Au Musée de l’Homme, Anna, 15 ans, est la plus jeune de la salle : «  Je ne connais pas le sujet, je ne sais pas quoi dire devant ces photos à part le fait que je les trouve magnifiques ». Marie et Théo ont quant à eux les mots «  effet noir et blanc » et « échelle » à la bouche. « Je cherchais à faire une série de personnages qui permettrait d’illustrer les différentes composantes de ce que sont les Dolganes » confie Nicolas Mingasson. Le challenge est relevé : au fur et à mesure de nos pas, le photographe nous fait connaître ces visages à travers un regard singulier.

Vincent Gaullier, son producteur et responsable éditorial au sein de l’agence Look at Sciences, est dans les parages. « On se connaît depuis 6 ans, je crois. Son travail de fond nous a tout de suite plu. Il travaille avec l’Observatoire Photographique de l’Arctique dans une démarche de documentariste. Il montre le réel. Il creuse cette question-là. La sincérité de son regard montre son attachement à la famille Jarkov. Il a découvert avec eux la mise au jour du mammouth congelé ! » Il s’arrête longuement sur un préjugé que l’on fait souvent. «  À l’entrée du vernissage, il y a un album de famille. Ils ne sont pas étrangers à notre monde. Il n’y a plus d’isolement avec internet  ».

Un personnage humble, au contact des plus modestes dont la vie est mise en lumière par son objectif

Nicolas Mingasson est également engagé auprès de la CABAT, la Cellule d’Aide aux Blessés de l’Armée de Terre. À l’occasion des stages sportifs des blessés, il capture les moments de ceux qui tentent de reprendre pied dans une vie normale. Dominique, l’un des infirmiers de l’équipe, dresse une autre facette de sa personnalité : « on voit dans ses photos à quel point il est proche de la population et de leur quotidien. Il les prend en photo quand ils cherchent de la nourriture par exemple. Certains ‘font de la photo’, mais lui, il fait des photos naturelles. On le voit avec les blessés que nous suivons. Ils n’aiment pas se faire photographier, et pourtant, la présence de Nicolas ne les dérange pas. Ce n’est même plus un photographe, il fait partie du groupe ».

Pourtant ses études devaient le mener autre part. « En IUT documentation puis étudiant en école de communication, je n’étais pas très assidu. La photographie, ça m’est venu pendant mes études, vers vingt ans. Je lisais beaucoup sur le sujet, fasciné par les reporters de guerre comme Gilles Caron par exemple ». En travaillant seul, il forge son angle de vue et gravit les échelons pas à pas. Être photographe, c’est avant tout s’imprégner du décor : « en Afghanistan, j’ai suivi un soldat français pendant un an, à temps plein, pour vivre exactement les mêmes choses que lui. Tiens hier, je l’ai eu au téléphone. Eh bien, c’était comme si on s’était quitté la veille ». Cependant, tout ne se passait pas toujours comme prévu. « Le chef d’état-major était contre. Il ne voulait pas que je photographie un seul soldat mais un officier a su défendre le projet. Les militaires sont des gens simples car directs et droits ». Son accès était d’ailleurs quasi illimité. «  J’avais accès à tout dès lors que je restais dans le cadre très large qui avait été tracé. J’ai passé une journée avec un malek, le chef d’un village, et les Afghans. Je ne pouvais pas faire plus., puisque je ne pouvais pas sortir seul à plus de 300 mètres de la base ».

En cours de reportage, il arrive de ne plus tenir physiquement. « J’ai été très malade au Tibet, parfois épuisé en Afghanistan. Je me suis coincé le dos en Russie. Après avoir travaillé sur le deuil des familles de soldats et sur les soldats post traumatisés, on revient un peu fracassé. On sert les dents et on attend ». Mais on ne se plaint pas puisque les premières victimes sont les autres. « Des morts et des blessés en Bosnie ou en Afghanistan oui, j’en ai vu, notamment des gamins. Ils les ont emmenés à la base française rapidement. Ce n’est surement pas une chance de vivre ça, mais ça permet de voir comment est fait le monde… ».

Sa famille le soutient de façon indefectible. Père de trois enfants, il ne coupe jamais les ponts. « Mon fils aîné a 15 ans et ce n’est pas facile de savoir si ce que je fais l’intéresse. Celui qui a 12 ans en revanche montre un intérêt particulier envers mon activité. Le dernier a 7 ans. Il est encore trop jeune. Je n’ai pas envie de les emmener avec moi en reportage. D’abord parce que je ne mélange pas le travail et la famille, car j’aurais peu de temps à leur consacrer. Et puis c’est très cher ! Je pars pour quatre à six mois. Ça peut être long… Heureusement, j’ai la chance d’avoir une femme compréhensive, qui m’épaule. Parfois elle en pleure, mais elle est là. Sans elle, rien de tout ça ne serait possible ».

La vision réaliste de son métier : « pour vivre heureux, il faut vivre caché »

Journaliste ou photographe ? « Je ne me sens pas journaliste dans l’âme. J’aime aller dans certaines situations et vivre sur le terrain. Le journalisme, ça répond à des codes ». Il s’appuie sur la question de la carte de presse pour marquer la différence. « Pour moi, la carte de presse ne sert à rien. Elle est souvent révélatrice d’un ego un peu trop développé à mon goût. Pour observer vraiment, il faut y être. Il y a des choses que je refuse aussi de révéler : le faire reviendrait à donner un coup de poignard dans le dos de ceux qui m’ont accordé leur confiance. C’est là où je ne me sens pas journaliste : j’explique le contexte dans lequel je travaille et la position que j’entretiens avec ‘mes sujets’. Un simple observateur ».

Avec l’évolution des smartphones, nous sommes tous capables de fournir une image qui attire l’œil. « Techniquement, tout le monde peut faire une bonne photo. Nous avons tous la capacité d’être quelque part. Mais il y a plein de gens qui ne peuvent pas être reporters. La question du regard est secondaire pour moi. L’essentiel est d’installer une situation ». Attaché au passé, il ressort les classiques. « On est mieux avec un argentique qu’avec un numérique. Il se passe une forme de simplicité avec un vieil appareil. Il y a trop d’amateurs qui accordent une importance à la taille de l’appareil alors que ce n’est pas un outil qui se montre ».

Faire de sa passion son métier coûte cher à cet éternel rêveur. Les indépendants ont de plus en plus de des difficulté à financer leurs voyages. « Je vais à la pêche aux sponsors. Les idées, ce ne sont pas des choses compliquées à trouver, mais l’argent… Je ne sais pas où aller chercher. Aujourd’hui, tout part dans les fondations. Il faut trouver des boîtes privées. C’est extrêmement compliqué de financer les très gros projets ». Au bout du compte, savoir communiquer et avoir de bons contacts sont donc les outils essentiels à tout artiste ? «  Je n’ai pas trouvé le truc de la com : mettre les mots clés sur son projet… Ce serait peut-être climat ou banquise. Mais ce que j’ai à vendre, ce ne sont pas des boîtes de conserves ». Une notion qu’il fait bien de rappeler. Car derrière l’idéal ou les clichés, il ne faut pas oublier la précarité et l’avenir incertain d’un tel métier, peu soutenu, et pourtant si nécessaire.

Yousra Gouja

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