Sylvie, Diariatou et Hadassah ont appris le métier de comédienne à la Maison des Femmes de Saint Denis. C’est là que le metteur en scène Luca Giacomoni est venu les rencontrer. De cette rencontre est née l’adaptation poignante du poème de l’auteur latin Ovide Les Métamorphoses, présenté au théâtre de la Tempête à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 14 février.

Les Métamorphoses, c’est dire avec le corps et ses transformations ce que l’on ne peut dire avec des mots. C’est l’histoire d’une rencontre, d’un long chemin d’apprentissage mutuel et surtout, de résilience. Une façon pour ces femmes de dénoncer la violence qu’elles ont subie (et toutes les autres) en jouant les rôles de Daphné, d’Echo ou de Narcisse.

Après avoir monté L’Iliade en 2016 au centre pénitentiaire de Meaux avec des détenus, Luca Giacomoni rencontre Sylvie, Hadassah et Diariatou à la Maison des Femmes de Saint Denis lors d’ateliers théâtre. Une évidence s’impose de ces échanges : les femmes qu’il a devant lui sont les plus à même d’incarner et d’actualiser le récit grec d’Ovide, Les Métamorphoses. Lorsque Luca Giacomoni raconte le mythe de Io, séduite puis violée par Jupiter, transformée en génisse par ce dernier pour cacher son infidélité à son épouse, « Sylvie qui était là ce jour-là s’est effondrée en larmes et a dit ‘C’est l’histoire de ma vie’. »

La métamorphose comme punition ou salvation

La Maison des Femmes de Saint-Denis propose un suivi psychologique, juridique et médical aux femmes victimes de violences. Mais ce n’est pas leur passé qu’est venu chercher le metteur en scène, assure-t-il : « Très souvent, avec les journalistes qui viennent ici, on échange et ensuite je lis ‘On va voir des détenus sur scène, on va voir des femmes battues’ et en fait pas du tout ! La question n’est pas de montrer des femmes victimes de violences. Là, on veut voir Ovide. »

Le metteur en scène cherche à faire revivre le texte au plus proche de l’intention de son auteur. « Je vais chercher dans des endroits de la société des personnes qui, à mes yeux, peuvent incarner au plus juste ce qui se joue dans le texte ». Le texte d’Ovide, ce sont des histoires de femmes métamorphosées en plantes ou en animaux par des dieux, « soit par punition, soit pour échapper à une violence » comme Daphnée qui demande à être transformée en laurier pour échapper à une tentative de viol. Mais la métamorphose permet aussi de retrouver un corps nouveau, une voix à soi, « la possibilité d’une renaissance, pour dépasser le traumatisme ». Pour Luca, il apparaissait primordial que les voix de ces femmes se fassent entendre.

Aussi, lors des premiers échanges avec les futures comédiennes à la Maison des Femmes, la « fluidité entre le minéral, le végétal, l’animal et l’humain » présent chez Ovide se retrouve dans leur façon de raconter des souvenirs : « La première fois que j’ai participé à un groupe de parole, j’ai entendu une histoire racontée par une femme qui devait devenir exciseuse en Côte d’Ivoire. Elle racontait qu’elle avait vu un accouchement et que le petit garçon qui venait au monde n’était pas un garçon mais un serpent. Elle disait : il avait la forme d’un petit garçon mais son esprit était un serpent. » Pour Luca, cette vision des choses est une richesse. Il décide d’entamer un travail de collaboration artistique avec les femmes de Saint-Denis, qui acceptent d’incarner le texte. Diariatou se souvient : « Luca, c’est un magicien. Au fur et à mesure, il venait, il nous donnait des leçons, mais en même temps il nous écoutait. »

Se purifier du passé en posant des images dessus

Sylvie est sur scène. Une robe blanche l’habille. Dans ses bras, elle tient une gerbe de roses blanches. « J’adore le début », confie celle qui joue Daphnée, « déjà parce que c’est l’innocence, la fleur, c’est toute la beauté, la tranquillité, c’est la paix quoi. Mais tout à coup, on se sent poursuivie, harcelée. » Sylvie s’empare d’une paire de ciseaux, coupe la tête des fleurs, d’un geste sec. Les tiges vertes tombent au sol. Les pétales de roses frôlent ses pieds. Sylvie se jette par terre. Son corps étendu sur scène, les yeux effrayés, elle porte à sa bouche une pétale : « Quand je deviens laurier en détruisant mes fleurs, je me rends compte que je suis en même temps la fleur. Ce moment-là, je l’aime pas trop… Mais il faut aussi voir l’autre facette de cette violence-là en essayant de se mettre à la place du bourreau. »

Crédit : Cha Gonzalez

Du jus coule sur les tissus des robes, des grains d’une grenade éclatée roulent sur scène.  Diariatou joue le bourreau : cette femme au regard doux est immobile sur scène. De profil, éclairée d’une lumière, elle presse un fruit entre ses doigts. Avec ses ongles, elle racle la purée, jette la peau sur le sol. Une femme crie. Vacille. Des coups retentissent. La corbeille de fruits auparavant pleine est vide. Des robes déchirées traînent au sol, imbibées de jus et de lait. Philomèle est violée.

Pour Diariatou, chaque représentation résonne autrement : « C’est toujours différent, on ne s’habitue jamais à ce genre de cris, et ça fait du bien, de pouvoir exprimer ce qui a été tout un silence pendant très longtemps. » Il y a un an, au début des ateliers, les femmes n’étaient pas les mêmes, selon elles : « Là, si on nous demande demain ‘Qu’est-ce que vous avez essayé de représenter ?’, on dira ‘C’est l’excision’. Avant on ne pouvait pas prononcer le mot, quoi. »

On arrive à mettre les mains sur le mal

Pas de sang, mais des fleurs et des fruits. Des images qui contiennent la violence sur scène et permettent de la faire saisir sans la subir. Pour Clémence, comédienne, l’emploi des images dans la mise en scène est salvateur pour raconter la violence, sans tomber dans « quelque chose de l’ordre du voyeurisme, un peu malsain ». Cette succession d’images permet de protéger les actrices et de dépasser le vécu dans la représentation de celui-ci : « Evidemment, ce n’est pas un viol mais la métaphore est tellement forte, violente, qu’on peut se jeter à bras le corps là-dedans parce qu’on sait qu’on est protégées par cette image-là. »

Le travail de mise en scène concourt à une métamorphose du traumatisme en son expression. En devenant image, représentation, le vécu s’expie. Mais ce travail se fait en respectant l’intimité de chacune. En effet, Luca Giacomoni ne connaît pas l’histoire des femmes avec qui il travaille. Cette pudeur respecte un passé douloureux et permet aux femmes de s’en affranchir : « Le prive reste privé. Mais en revanche il y a des choses qui te touchent et qui me touchent et qui sont universelles : c’est cet intime-là qu’on cherche mais sans dévoiler des choses qui pour moi sont personnelles et qui n’ont pas lieu d’être sur un plateau. »

Sylvie salue le travail de Luca, qui « réussit à ne pas nous faire dépasser nos limites pour ne pas que ce soit un trouble. Si ce n’était pas avec des fleurs, si ce n’était pas avec du lait, mais que c’était un homme qui venait devant nous, là en train de poursuivre Daphné, ça n’aurait pas été pareil. » Le respect de leur intimité, cette pudeur devant l’autre et son passé permet aux femmes d’apprécier de jouer.

Ce qui motive ces femmes, c’est avant tout de témoigner. « Là, on arrive à mettre la main sur les faits, sur le mal », affirme Sylvie, suivie par Diariato : « Sur scène, je raconte et en même temps, je prends le dessus. »

Dans leur loge, une série de photos accrochées à un mur blanc attrape le regard : en couleur ou en noir et blanc, toutes représentent des femmes. Des actrices, mais aussi des grands-mères, dont les comédiennes s’inspirent pour donner vie à leur personnage. Une posture, un regard, un buste. Des plans larges ou des détails. Toutes ces photos éparpillées peuvent changer de place en fonction de leur inspiration. Des morceaux d’un puzzle jamais véritablement rassemblés, une histoire en perpétuelle métamorphose. Mais de ces photos émane la résilience de femmes fortes, toujours debout et prêtes à témoigner avec leur corps, à se libérer de la violence silencieuse.

Floriane PADOAN

Crédit photo : FP / Bondy Blog

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