1985 : un temps béni que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Canal+ venait de naître et avec elle, les Biomans ont débarqué en France. L’avant-garde audiovisuelle d’un Japon à l’insolente prospérité, dont les productions commençaient tout juste à scotcher les petits enfants européens devant leur télé ; ceux à l’ouest du Rideau de fer tout du moins. Les Biomans c’est de l’amitié, de l’héroïsme, le sens du sacrifice façon samouraï, mais aussi il faut le dire, des chorégraphies qui vous violent les yeux.

Trois beaux gosses japonais, Force Rouge, Force Verte, Force Bleu et leurs deux copines, Force Jaune et Force Rose qui combattent le mal et les diaboliques séides du professeur Mad. De gens, hardoubillah sheitan y albé el halamin, comment ils étaient mauvais ! Leur but, c’était foutre  la merde sur Terre à un point que c’est plus possible de nettoyer après. Mais avec leurs tenues de combat Hi-Tech aux couleurs de l’arc en ciel, leur souveraine abnégation, et leur robot géant, les Biomans nous ont sauvés et  protégés de ce terrible danger durant une bonne moitié des années 1980.  Sans eux je serais mort d’ennui les samedi après-midi de mon enfance. Et sans Force Rose, la première femme de ma vie, que saurais-je aujourd’hui de l’amour et des sushis faits maison ?

Les Biomans n’existent plus aujourd’hui, leur mission accomplie ils ont quitté le petit écran. Mais rassure-toi, plèbe apeurée, la relève est assurée. Cette fois le salut ne vient pas du pays du soleil levant, les sauveurs sont du cru, de chez nous, c’est du Français pur jus, du bien dodu, ça vient du terroir mon gars ! Saluez la République et ses héros : les France Five !

La série est née au début de l’année 2000. Au départ, elle se voulait une parodie comique des Biomans. Un art ou excelle Alex Pilot, le réalisateur des 5 épisodes des France Five,  pionnier du film amateur français qui a parodié avec talent presque toutes les séries d’animation japonaises avec une bande de potes et son caméscope VHS dans les années 1990.

Le postulat de départ est le même que dans Bioman : le monde est en danger. Dans France Five, la Terre est menacée par une invasion extraterrestre et ces porcs en veulent plus particulièrement à la patrie de Voltaire. C’est que Gustave Eiffel avait senti la douille venir comme qui dirait. Sa tour reproduit de puissants totems d’exorcisme qui empêchent les Lexos, les méchants extraterrestres, de débarquer en force sur la Terre. Malheureusement cette protection n’est pas assez puissante pour empêcher les petites infiltrations ponctuelles. Ces commandos veulent détruire la Tour Eiffel, ouvrir une brèche dont notre défense cocorico, et permettre au gros des forces Lexos d’envahir la planète bleue.  Mais El hamdoullilah, les France Five veille.

Ils sont cinq, cinq Gaulois de la France, ils représentent ce qu’il y a de plus beau et de meilleur dans notre pays. A commencer par Red Fromage le leader des France Five qui ne jure que par la tomme de Savoie. Il atomise les méchants avec des baby bombes, des explosifs en forme de Babybel. Que serait le fromage sans robs dare (le pain) ? Le benjamin de la bande Yellow baguette, dragueur impénitent est un boulanger d’exception qui jette des shurikens en forme de croissant sur ses ennemis. La France, patrie des lettres et des arts, est également représentée par Blue Accordéon, le musicien de la bande, le romantique. Black Beaujolais, est l’homme fort du groupe, bougon, désagréable, un sacré caractère, un  Français tout simplement. Ce ould el haram (fils du péché) est toujours prêt à déboucher une bonne bouteille mais c’est un homme qui a du nif, un sens de l’honneur aiguisé. C’est aussi un expert en arts martiaux. Pink à la mode, la seule  fille de la bande, tant pis pour la parité, est mannequin et ne jure que par le shopping. C’est la Parisienne snobinarde dans toute sa splendeur, mais au cœur de qarnoun (artichaut) gros comme ça.

Le courage des cinq guerriers ne suffit pas toujours à vaincre les Lexos. Dans ce cas, ils peuvent compter sur l’aide providentielle d’un sixième larron, héros solitaire : Aramis le Silver mousquetaire. Un bel hommage à Dumas.

Racontée comme ça, France Five a l’air d’une farce d’étudiant, d’une gauloiserie bien française, d’une parodie d’amateurs balancée sur le net entre la poire et le fromage. Au départ, oui, c’était exactement ça, ou en tout cas ça y ressemblait drôlement. Plans mal filmés, costumes faits en papier crépon, le tout découpé avec des gants de cuisine enfilés aux doigts, sans parler des acteurs mauvais comme la peste. Seuls les fans inconditionnels des Biomans pouvaient apprécier le clin d’œil.

Mais chaque nouvelle aventure a vu France Five monter en puissance. Au final les derniers épisodes font de cette série amateur diffusée gratuitement sur le net un must du Sentai, le nom qu’on donne au genre de séries popularisé par Bioman. Des scénaris bien écrits tout comme les dialogues, des chorégraphies qui miment à la perfection le grand frère japonais, la culture française mis avec beaucoup d’humour au service de la trame scénaristique : le résultat force le respect. La série joue également avec notre histoire et le clin d’œil est très habile. Dans l’avant-dernier épisode, Les Léxos ont réussi à percer les défenses de la Tour Eiffel. Paris est occupé, et les France Five, en véritable FFI, deviennent résistants.

C’est tellement bien fait, que nos héros bleu blanc rouge ont inversé le cours du torrent. Hier la France acclamait les Biomans japonais, aujourd’hui le Japon reçoit les France Five par la grande porte, tapis rouge déroulé jusqu’aux pieds des marches du panthéon du Sentai. Le pays du soleil levant a fait un accueil plus que chaleureux à la série. Les Japonais ont été touchés par l’hommage fait à leurs glorieux ancêtres colorés et ils adorent l’image d’une France bucolique véhiculée par la série. Là bas, des émissions entières sont consacrées aux France Five, des figurines existent et un livre de fans à même été édité.

Consécration suprême : Akira Kushida, interprète du générique de la série X-Or, autre légendaire héros de mon enfance, a prêté sa voix pour celui des France Five.

Née jadis au fond du jardin, cette série amateur bien de chez-nous rivalise  les doigts dans le pif avec certaines grosses productions diffusées en prime time sur les grandes chaînes nationales. Je ne saurais trop vous conseiller d’en visionner quelques épisodes. La preuve que même sans pétrole, les Français peuvent faire de belles choses, pourvu qu’il y ait de la passion et un peu d’idées dans le moteur.

Idir Hocini

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