Le chasseur de prime John Ruth (Kurt Russell) doit amener Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) à la potence. La tempête de neige fait rage, ils doivent s’arrêter dans une mercerie occupée par six autres protagonistes. Les 10.000 dollars pour la tête de la criminelle commencent à faire des envieux et une des personnes du refuge n’est pas celle qu’elle prétend être. La partie de cluedo commence.
Il était une fois en Amérique
L’auteur de Pulp Fiction réussit, comme dans Gangs of New York de Martin Scorsese ou La Porte du Paradis de Michael Cimino, à parler de l’essence de l’Amérique. C’est cette fameuse mercerie qui la symbolise. Au premier abord, cet endroit est chaleureux et confortable. Tout le monde à l’air d’avoir sa place. Toutefois, la maison est fondée autour d’un massacre que le spectateur découvrira plus tard. L’écho est historique : le génocide des Amérindiens sur lequel l’Amérique s’est construite et la Guerre de Sécession qui a été un tournant décisif dans son histoire. Ce fameux conflit (1861-1865) est particulièrement abordé dans le film.
Il cristallise les tensions entre les sudistes et les nordistes. Le vieux sud esclavagiste est incarné par le général Sanford Smithers (Bruce Dern). L’homme est dépassé par les événements autour de lui telle une relique d’un autre monde. C’est le shérif Mannix (Walton Goggins) qui caractérise ce nouveau sud en se comportant comme un redneck contemporain. Tout au long du film, ils vont s’opposer au marquis Warren, magistralement joué par Samuel Jackson. Cet ancien esclave symbolise la liberté, mais se révèle tout aussi barbare que ses anciens maîtres blancs.
Le « court sur pattes » Oswaldo Mobay (Tim Roth) incarne l’ancienne puissance coloniale anglaise qui dominait le pays à sa création. Sa petite taille peut signifier la perte de puissance de la perfide Albion face à sa création. Joe Gage (Michael Madsen) est le stéréotype même du cowboy charismatique, solitaire et silencieux entre John Wayne et Clint Eastwood. Sa présence renvoie à la cinématographie du genre. Enfin, les deux grandes minorités des USA sont incarnées par Warren et le mexicain Bob (Demian Bichir). Les deux figures vont être en rivalité dans la mercerie de Minnie, nous ramenant alors aux tensions raciales contemporaines.
Le président Lincoln revient à maintes reprises dans le récit. Il est la figure emblématique de cette nation réunifiée. Warren a reçu une lettre de sa part, lui amenant un prestige vis-à-vis des autres personnages. On apprend à la fin du film qu’elle est fausse. Cette duperie renvoie à la raison officielle de ce fameux conflit. L’abolition de l’esclavage est souvent présentée avec naïveté comme la cause principale de la guerre. Les vraies raisons sont moins glorieuses. Les États du Nord ont souhaité imposer aux États du Sud, l’industrialisation dans leurs régions. Ce fut une bataille entre deux visions du monde. Le capitalisme industriel contre une société agraire basée sur le commerce du coton et du tabac. Sur les 1,8 million de familles blanches « seuls » 400 000 possédaient des esclaves*. Cette lettre rappelle le prétexte de l’esclavage et la pseudo égalité des noirs à l’époque. Il fallut attendre un siècle avec le mouvement des droits civiques (1954-1964) pour que les Afro-Américains puissent enfin voter normalement.
La justice des colts
Une des grandes thématiques du film est l’échec de la justice en tant que valeur. Une question très souvent abordée dans le western. Impitoyable de Clint Eastwood et Les Deux Cavaliers de John Ford montrent bien que la présomption d’innocence n’existe pas et que la manière expéditive est favorisée. Ici, John Ruth la symbolise avec sa volonté d’amener ses proies vivantes à la corde. Il est entouré d’hommes de loi. Le chasseur de primes, le bourreau et le shérif n’arriveront jamais à accomplir cette mission dans le sens noble du terme.
Dans le film, la justice est opposée à l’argent qui domine la mercerie. Seule la violence permet de régler les conflits. C’est Daisy Domergue qui représente cette fonction et attise la cupidité de tous. Cet échec fait écho à l’actualité internationale : les Américains noirs assassinés par des policiers blancs Trayvon Martin, Michael Brown ou encore Steven Avery. Pour l’anecdote, Les Huit Salopards ont été boycottés aux États Unis par des syndicats de policiers américains. Ces derniers ne semblaient pas apprécier le soutien du réalisateur aux manifestations dénonçant les interpellations mortelles que subissaient des personnes noires. Cette critique sociale bien présente à l’écran est la plus marquée dans la filmographie de l’auteur.

Les Huit salopards impressionne par la qualité de ses dialogues, la mise en scène et par son casting extraordinaire. Quentin Tarantino offre un long métrage de haute volée très référencée aux westerns spaghettis de Sergio Leone. Nous retrouvons son fameux compositeur Ennio Morricone ainsi que les figures du style et des thématiques du réalisateur italien. Le flashback du marquis et la séquence de lynchage rappellent Il Etait une Fois dans l’Ouest. Ce huitième film est le moins facile d’accès pour le grand public. Avec ses premières 45 minutes de discussion à bâton rompu, il rebutera peut-être ceux qui avaient apprécié Django Unchained ou les amateurs de films d’action. La tension amenée par le jeu de massacre est néanmoins très présente. Le final malheureusement un peu décevant comme dans les précédents du film du réalisateur. Le message est efficace et une des conclusions du scénario reste l’impossibilité de vivre ensemble tellement l’argent, le racisme et la violence est imprégnée en Amérique.

Lloyd Chery
*Alain de Benoist, Le Blanc Soleil des vaincus, Nouvelle Revue d’Histoire, n°81 de novembre – décembre 2015, p. 36-37

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