« Quand, la nuit, on entendait une voiture ralentir dans la rue, on était aux aguets», racontait, au sujet des années noires, un algérois du quartier Meissonier. Les portières qui claquent. Les pas dans l’escalier. Est-ce qu’on vient taper à cette porte ou à celle d’à côté ?

Et en France, ceux qui suivaient l’actualité. N’étaient-ils pas eux aussi aux aguets ? Il y a ceux qui partaient en Algérie chaque été. Ceux qui recevaient des coups de fil catastrophés. Ceux qui perdaient à distance des êtres aimés. Et ce silence. Et cette douleur. Puis, le temps a passé.

Du temps, il en a fallu à Karim Moussaoui pour aborder ce sujet. Les années de guerre civile que connut l’Algérie dans les années 1990 furent traversées de moments violents, moroses, terribles, glaçants. Et de moments de vie, pourtant. C’est de ce côté que se situe Les jours d’avant. Du côté des vivants. Du côté de « l’avant ».

Dans une cité du sud d’Alger, Djaber (Mehdi Ramdani, repéré dans Mollement un samedi matin de Sofia Djamaa) croise souvent sa voisine Yamina (Souhila Mallem, Prix d’interprétation féminine au Festival Premiers Plans d’Angers 2014).

Mais à l’adolescence, entre filles et garçons, pas facile de s’approcher. « Ce que je voulais faire de ma vie ? Je n’en avais pas la moindre idée », énonce en voix-off Djaber, observant son passé sur fond de musique classique. Aller à une fête, draguer, se laisser porter par ses premiers émois. Et faire fi de l’atmosphère qui l’entoure et qui, sur tout un peuple, durant plusieurs années, s’abattra.

Car la jeunesse de Djaber et Yamina sera un jour arrêtée. Elle avait pourtant commencé comme celle de tant d’autres adolescents, timide, un peu gauche, gênée. « Pourquoi devions-nous partir ? Après tout, nous n’avions rien fait », poursuit Djaber, médusé.

C’est là le tour de force de Karim Moussaoui. Après avoir créé l’association Chrysalide à Alger, travaillé avec Nadir Moknèche, Yanis Koussim, Tariq Teguia et réalisé deux courts-métrages, il s’est confronté à son propre passé et tourne dans un quartier de Sidi Moussa, à Alger. « En Algérie, tout le monde ne raconte pas cette période de la même manière », nous expliquait-il en marge du Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand, en janvier dernier. « Le thème de l’adolescence m’intéresse vraiment, on n’en parle pas assez».

Les jours d’avant, pourtant, a bien circulé. Primé à Namur, Oran, Fameck, Cordoue, Abu Dhabi et Angers, il est actuellement nominé aux César. Et à l’affiche, en salles, à partir d’aujourd’hui.

Claire Diao

Les jours d’avant de Karim Moussaoui – France/Algérie – 47 min – avec Mehdi Ramdani, Souhila Mallem, Mohammed Ghouli… Sortie française le 4 février 2015.

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