En avril 2015, nous avons publié le portrait de Maimouna Doucouré, réalisatrice française du court métrage Maman(s) qui vient de remporter le Prix du Jury du festival de Sundance aux États-Unis. Flashback.

Elle nous retrouve après l’avant-première de son court-métrage Maman(s) à l’UGC Ciné Cité 19 de Paris, rayonnante d’avoir réuni près de 300 spectateurs et recueilli tout autant de réactions. Car avec Maman(s), présenté dans le cadre du dispositif Talents en Court initié par le CNC et l’Association des ami(e)s du Comedy Club, Maïmouna Doucouré savait qu’elle s’attaquait à un sujet tabou : celui de la polygamie, dans laquelle elle est « née » et dont elle s’est inspirée. « Pour moi c’est un film sur l’amour, sur l’interprétation qu’une petite fille se fait de l’amour à travers ses parents».

Bien que cette pratique soit tolérée dans certains pays et interdite en France, Maïmouna Doucouré témoigne qu’autour d’elle ce cas de figure est « courant » et laisse plus de séquelles qu’on ne le croit : « certains de mes amis ont été détruits par la polygamie parce qu’on ne pense pas aux enfants. Jusqu’au jour où cela se ressent dans leurs résultats scolaires ou qu’ils dérapent. Il y a un réel problème de communication dans les familles ».

Née en 1985 à Paris d’une mère commerçante et d’un père éboueur venus du Sénégal, Maïmouna Doucouré a connu une « belle » enfance faite « de rires et d’aventures » au milieu d’une fratrie de dix enfants dont elle est la cinquième.  Le 19e arrondissement de Paris qui l’a vu grandir, elle le qualifie comme un vrai « melting-pot », oscillant entre « la galère et la générosité des gens ».

Bonne élève (« j’ai eu la chance d’avoir des parents très à cheval sur l’éducation même si eux-mêmes n’étaient pas allé à l’école »), Maïmouna Doucouré suit des cours de théâtre via une association puis demande à s’orienter en S : « Tu es folle ? C’est trop dur ! », lui disent ses camarades et conseillers d’orientation. « Depuis, plus on me dit que quelque chose est impossible, plus j’y vais », rapporte celle qui a décroché le baccalauréat qu’elle souhaitait.

« Au-delà du cinéma, les Noirs font toujours des pubs pour les préservatifs, le sida »

Diplômée d’une Licence en biologie de l’Université Paris 6, Maïmouna Doucouré réalise que quelque chose lui manque. Le besoin de s’exprimer : « J’ai toujours écrit en me disant ‘‘Peut-être qu’un jour’’… Je savais que des choses en moi devaient sortir ». Depuis l’enfance, elle consomme des films, à la télévision ou en VHS, avec ses grands frères : « Scarface, Le Parrain, Boyz N the Hood, Freddy… C’est avec eux que j’ai découvert le cinéma ».

Décidée à ne pas passer à côté de sa vocation, Maïmouna Doucouré travaille pour intégrer le Laboratoire de l’Acteur de Paris 11e (« 350€ par mois ! ») où elle se forme à l’actorat. Puis tombe par hasard sur un appel à scénario du festival HLM sur Cour(t). En deux jours, le texte est rédigé, envoyé. Quelques temps plus tard, le téléphone sonne. Lauréate. « Je me suis dit : c’est un signe. Puis je me suis demandé : comment fait-on un film ?».

Après avoir appelé des amis et cherché des informations sur Internet, Maïmouna Doucouré gère de A à Z le tournage d’un court-métrage avec dix enfants, Cache-cache, qui remporte le 3e Prix de HLM sur Cour(t) et la mention spéciale du jury du festival Génération Court d’Aubervilliers (93).

Au cours d’un autre festival, elle rencontre le réalisateur et producteur bordelais Zangro qui lui propose de produire son court-métrage suivant. « Il m’a beaucoup poussée. Avec lui, j’ai compris que c’est quand tu crois que ton scénario est fini que le travail commence ». Ensemble, ils réunissent le soutien du CNC, de France 3, TV7 Bordeaux et la Région Aquitaine pour tourner Maman(s).

Si cette adepte de la carte illimitée apprécie In the Mood For Love, La séparation, Breaking the Waves, Incendies, Les 400 coups, Amélie Poulain ou Welcome, la représentation des minorités dans le cinéma français lui semble bien en retard. « Au cinéma, les Noires sont toujours des nounous, des femmes de ménages… Au-delà du cinéma, les Noirs font toujours des pubs pour les préservatifs, le sida… Comme si nous ne mangions pas de yaourts. Si toutes les minorités arrêtaient un jour de consommer, les gens se rendraient compte qu’elles existent».

Alors, pour faire du cinéma et non du « cinéma issu de… », Maïmouna Doucouré aspire à réaliser des films « qui font réfléchir », avec des acteurs « sans clichés », afin qu’en France il soit un jour possible de « faire bouger les choses et créer ce qui n’existe pas ».

Claire Diao

Crédit photo : Julia Cordonnier pour Les ami(e)s du Comedy Club

Articles liés

  • Amandine Gay, ‘une histoire à soi’ pour raconter les non-dits de l’adoption

    Dans son dernier film ‘Une histoire à soi’, la réalisatrice Amandine Gay propose cinq récits intimes de personnes adoptées à l'international. Sur fond d'archives personnelles, les protagonistes livrent leurs questionnements tout au long de leur parcours de vie, au sujet de leur adoption. Des témoignages forts qui ouvrent une discussion plus large sur la famille, la parentalité, l'acculturation ou encore la quête identitaire. Entretien. 

    Par Louise Aurat
    Le 13/07/2021
  • « Gagarine », cité céleste sur grand écran

    Une cité devenue film. Le premier long métrage de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh sort ce mercredi 23 juin au cinéma. À quelques jours de sa sortie nationale, le film était projeté en avant-première au cinéma le Luxy, situé à quelques mètres de l'ancienne cité Gagarine (Ivry-sur-Seine), au centre de cette histoire étonnante et poétique. Reportage et témoignages.

    Par Louise Aurat
    Le 23/06/2021
  • Kery James à l’INA pour guider les jeunes vers le « show-business »

    Accéder aux métiers de l’audiovisuel, sans diplôme, ni réseau : c’est la promesse de la classe Alpha, une promotion de 100 jeunes guidés par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel). Et pour les aider à garder la motivation, qui de mieux que Kery James pour animer une master class attendue par tous. Le dramaturge, réalisateur et artiste a pu échanger avec ses jeunes sur son expérience et son parcours.

    Par Nolwenn Bihan
    Le 02/06/2021