Quelques jours avant sa sortie officielle, le film Les Misérables de Ladj Ly a été diffusé en avant-première à l’occasion de la clôture de la quatorzième édition du festival Cinébanlieue ce vendredi 15 novembre. Le film a reçu le prix du jury à Cannes, représentera la France pour les nominations pour l’Oscar du meilleur film étranger et a été diffusé dans une vingtaine de pays… En un mot, le premier long-métrage du réalisateur est largement remarqué. Quand on sait qu’initialement, Les Misérables était un court-métrage, certes déjà très bien accueilli, on imagine tout de même la quantité d’énergie à déployer pour en arriver finalement à ce long-métrage et à l’accueil qui lui a été fait.

Autour du film et du réalisateur, il y a justement une expression qui revient souvent, « L’énergie Ladj ». C’en est presque un mot-valise. Quand on parle du collectif d’artistes Kourtrajmé dont Ladj Ly est membre, quand on discute avec celles et ceux qui gravitent autour de l’école de cinéma créée par le même collectif et qui compte déjà deux promotions d’aspirants aux métiers du cinéma à son actif, on l’entend presque automatiquement. Ladj Ly et son énergie semblent être un pont qui relie solidement le film, le collectif Kourtrajmé et l’école. Et quand on s’attarde sur la trajectoire du film, on se rend compte que le film a été en réalité avant tout une aventure collective. Inspirée de la philosophie du collectif et qui inspire elle-même la pédagogie de l’école.

Derrière le film, un réalisateur, une école, un territoire…

Thomas Gayrard est directeur des études à l’école de Kourtrajmé. Il est venu assister à la clôture du festival Cinébanlieue. Il est arrivé dans l’école par son frère, second caméra dans le tournage du film et se souvient en rigolant : « Voilà, c’est l’énergie Ladj ! Trois semaines avant l’ouverture de l’école qui était annoncée partout, on avait toujours pas de directeur des études, on n’avait pas de profs, on n’avait rien ! » Depuis son implication dans l’école comme directeur d’études et avec en perspective le succès du film, il poursuit : « L’école est excessivement portée par le film et par Ladj lui-même. On est très fiers, les élèves, ils se reconnaissent beaucoup dans l’énergie qu’il y a dans le film ! Et Ladj il est comme un grand frère donc ceux de la première promo par exemple, ils sont restés ensemble, ils continuent à faire des choses (…), plusieurs films, tout ça en quatre mois ! »

Derrière le film, il y a aussi la volonté de partager, un ancrage et un attachement très profonds : « Ladj voulait transmettre la chance qu’il avait eue ces dernières années et la transmettre sur son territoire ! L’idée c’était de garder quelque chose de l’énergie collective de Kourtrajmé qui s’est transmise dans le film, c’est-à-dire l’idée de faire les choses ensemble. Ladj a beaucoup tourné dans ces quartiers qu’il connait par coeur avec ce qu’il appelle ‘les microbes’, tous les petits, on me racontait des scènes folles où il est en train de gérer quarante personnes tout en dirigeant la mise en scène et voilà tout ça ressemble à un très joli chaos ! »

C’est peut-être cet ancrage aussi solide qui a permis un si bon accueil, il y a quelques semaines, à l’avant-première organisée à Montfermeil. Une avant-première importante pour le film, symboliquement. Entre 500 et 600 personnes dans un gymnase aménagé pour l’occasion. Retour aux sources oblige, le maire de la ville était présent, et le public a assisté à quelques échanges de petites phrases, à des évocations à demi-mots d’un passé pas si lointain. Pendant le film, « les microbes » sont venus en nombre, ont pris place dans les gradins et ont fait entendre haut et fort leur enthousiasme et leur fierté.

Ils se connaissent tous et se reconnaissent tous à l’écran, alors forcément… Après le générique de fin et malgré l’ambiance cocktail, certains ont pourtant eu du mal à atterrir. Namnata et Sebe par exemple ont préféré en rire : « Revenez demain pour avoir nos impressions, c’est trop tôt ! » Namnata s’est ensuite confiée : « il m’a vraiment chamboulée le film… ça fait bizarre de voir les quartiers où on habite, le petit qui joue, on le connaît très bien, y a aussi mon petit frère, donc c’est particulier… »

Hâte de voir le film de Ladj Ly !Les choses bougent…Le Combat Continue !#LesMisérables #LadjLy

Publiée par KERY JAMES sur Samedi 16 novembre 2019

Le cinéma est là pour porter des discours

Le souvenir des révoltes de 2005 est remonté aussi très vite dans son esprit : « A un moment, les jeunes ils agissent parce qu’ils sont à la recherche de la justice et ils se retournent même contre les grands du quartier… Moi ça me fait penser à 2005. J’avais 9 ans, ce qui se passe dans le film, c’est la miniature de ce qu’il s’est passé en vrai on va dire, ça fait revivre des souvenirs, tu pouvais même plus regarder par la fenêtre parce que tu pouvais te prendre un tir de flash-ball, tout ça ce sont des choses qui sont arrivées pour de vrai. Et de se dire ‘en fait on vit comme ça’ malheureusement, c’est réel ! » Ce film, au-delà de « l’énergie Ladj » et de tous ceux qui, de près ou de loin, ont permis de raconter aussi justement les choses, c’est donc aussi une histoire de frontières floues entre la réalité et l’écran, de coeurs qui grinçent, comme celui de Namnata ou de Sebe.

En attendant la sortie en salle et l’issue qui sera réservée aux Oscars pour le film, Thomas Gayrard tient à préciser : « L’esprit Kourtrajmé a mûri. On est devenu très exigeants, notamment avec les élèves, on s’est un peu radicalisés sur l’idée que le cinéma est là pour porter des discours qu’ils soient politiques, philosophiques… Le succès inespéré du film, le prix du jury et la sélection du film pour les Oscars font qu’il n’y a plus de questions de légitimité pour Ladj. Mais ce qu’on attend c’est le temps après, parce que pour l’instant il représente la France mais on ne doute pas qu’après, des résistances reviendront… Nous, on n’est pas dans un esprit revanchard, on vit tout ça avec enthousiasme, avec joie ! » Comme l’énergie apparemment, la confiance est collective et contagieuse.

Anne-Cécile DEMULSANT

Crédit photo : Page Facebook du film

 

Articles liés

  • Les femmes de Saint-Denis se métamorphosent sur les planches

    Des femmes victimes de violences que le théâtre aide à se reconstruire. Le metteur en scène Luca Giacomoni a scellé un joli partenariat avec la Maison des Femmes de Saint-Denis pour faire jouer à ces comédiennes non-professionnelles une pièce inspirée d’un poème d’Ovide. Ça se déroule tous les soirs au théâtre de la Tempête, près du bois de Vincennes, jusqu’à vendredi 14 février. Le BB y a fait un tour.

    Par Floriane Padoan
    Le 12/02/2020
  • Les Misérables aux Oscars, pour mettre les mauvais cultivateurs des quartiers au banc des accusés

    Magda Maaoui est urbaniste et géographe, doctorante à l’université Columbia. Spécialiste des questions de ségrégation socio-spatiale, de gentrification et d’urbanisme participatif, elle a forcément vu d’un œil avisé le film de Ladj Ly, Les Misérables, en compétition ce dimanche aux Oscars. Elle en livre une lecture originale, axée sur ce que le film dit de la ville.

    Par Magda Maaoui
    Le 08/02/2020
  • L’arpentage, lire ensemble pour lire mieux

    Comment lire, comment s’instruire quand on rentre fatigué du travail ou qu’on n’a pas tous les codes ? Depuis plus d’un demi-siècle, la culture ouvrière a diffusé une méthode originale de lecture collective : l’arpentage. Une association l’expérimentait fin novembre dernier à Paris. Reportage.

    Par Floriane Padoan
    Le 03/02/2020