Les dessins animés s’affichent sur les murs le long du canal de l’Ourcq. Entre les stations Bobigny-Pablo-Picasso et Raimond Queneau, c’en est plein. Cool de voir ces beaux tags éclairés par le soleil et se reflétant dans l’eau, quand on est tassé dans un métro bondé à 8 heures du matin pour aller bosser. Tout le monde ne partage sûrement pas mon avis, mais c’est moi qui décris ce que je vois ! Il fut un temps où sur ces murs, des tags un peu grossiers jouaient des coudes pour être les plus voyants. Aujourd’hui, c’est différent.

Les couleurs ne sont plus les mêmes, les styles d’écriture non plus, de même que les visages. Avant, on pouvait voir la tête du président avec un nez crochu et des petites cornes diablotines. Tout ça, c’est du passé. Un soir que je rentrais du travail, aux alentours de 19 heures, que vois-je là ? Un tag représentant l’un de mes rappeurs préférés : Kanye West. Qu’est-ce qu’il est bien fait ! J’adore. Je n’ai qu’une envie, aller le photographier pour le montrer ensuite à mes camarades de la Toile.

Le lendemain en fin d’après-midi je me rends sur les bords du canal. Sur l’autre rive, des jeunes taguent le mur. On se parle à distance. La boisson aidant, ils sont d’humeur joyeuse. Certains viennent de Toulouse. A la demande du groupe, je le rejoins en franchissant un pont. Il y a là six garçons et une fille, prénommée comme moi « Inès », avec son copain. A peine arrivée, ils me proposent à boire. Mais bon, le Ramadan oblige à l’abstinence et de plus, je ne bois guerre d’alcool, trop mauvais pour la santé ! Je leur demande alors : « Pourquoi venez-vous taguer sur ces murs ? – Ici c’est légal ! Voilà pourquoi. Mais nous, on est des vandales ! On tague aussi les métros, trains et murs parisiens. »

Le tag, c’est « un art de rue, un passe-temps » qu’ils ont trouvé depuis environ un an. La jeune demoiselle, Inès, me prend à part et me dit : « Moi je tague car mon copain m’a appris à le faire, mais à l’origine, j’ai toujours trouvé ça super, c’est un moyen de s’exprimer ! Les jeunes, au lieu de faire des bêtises dans la rue, ils se réfugient dans cet art, après, ils choisissent leur camp ! Soit ils décident d’en faire un métier, en peignant des immeubles faisant des expos, soit ils taguent dans la rue, sur les murs. Mais il faut avant tout savoir que derrière chaque tag se cache un message ! Libre à celui qui l’observe de le définir, de le comprendre. »

Elle se remet au travail, tague son prénom et celui de son copain sur le mur. J’avoue que je me sens mal à l’aise au milieu de ce groupe d’hommes saouls. Mais quand on veut apprendre quelque chose de quelqu’un, il faut toujours se lancer, et parfois prendre des risques, n’est-ce pas ? La présence de la fille me met un peu plus en confiance, même si elle-même ne paraît pas tout à fait sobre… Enfin, après avoir bien ri et avoir bien eu peur, je ne le cache pas, je décide de me rendre à nouveau de l’autre côté du Canal, à mon point de départ, pour prendre le groupe en photos de loin. De près, leur attitude était, comment dire, vulgaire. Oui, quelques majeurs en l’air et des bouteilles d’alcool dans la bouche, pas très agréable à regarder, je trouve.

Vous saviez, vous, que les tags étaient autorisés le long du canal ? Pas moi, j’ai appris quelque chose. Une main experte et quelques bombes de couleurs, et voilà l’œuvre. Il faut du talent pour pouvoir dessiner des choses aussi grandes et si bien faites. Peut-être qu’un jour, quand j’aurai le temps, j’y retournerai, cette fois-ci pour m’initier à cet art. Bien sûr, j’irai sur la rive « LEGALE », je ne tiens pas à me faire arrêter. Je n’ai pas envie qu’on dise de moi : « Cette jeune fille a tagué sur un mur mais elle n’en avait pas le droit ! »

Inès el Laboudi


Ines
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Ines el Laboudy

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