Durant une journée, Le Bondy Blog a suivi La Compagnie des Rêves Ayez en Avignon. Cette compagnie, co-fondée par Baya Belal et Elyssa Smiri, née à la suite de rencontres et d’échanges des habitants de Saint-Ouen (Paris 18ème) et des artistes en lien avec ces villes, mène des actions depuis 2011. Cette année, Baya Belal a emmené plus d’une dizaine de jeunes des quartiers au festival profiter du bouillonnement théâtral qui s’empare de la ville.

Ils étaient devant les portes du théâtre Golovine, au 1 bis rue Sainte-Catherine à quelques pas du Palais des Papes, un peu avant onze heures pour retirer leur billets. De par les divers ateliers organisés par l’association, ces jeunes sont spectateurs mais aussi acteurs, réalisateurs…
Sous ce temps clément mais étrangement nuageux pour un juillet dans le sud de la France, ils ont quitté le camping du Pont d’Avignon pour voir S/T/R/A/T/E/S Quartet le spectacle de danse de la compagnie Rualité. Un travail chorégraphique de Bintou Dembélé évoquant les strates de l’inconscient. Une succession d’histoires qui s’entremêlent et habitent notre mémoire collective. Il s’agit d’éclairer à travers les corps, à travers la danse hip-hop et celle du Krump les siècles de fer et de sang, de l’esclavage et de la colonisation, tout en revenant vers des enjeux contemporains. Le spectacle est une sorte de lien entre passé et actualité.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE


Réactions
Des applaudissements nourris fusent dans la salle du théâtre Golovine, l’une des rares salles avignonnaises dont la scène est ouverte toute l’année. Les spectateurs s’enfuient par grappes de trois, quatre. Pas lents comme s’ils refusaient de quitter la salle et cette atmosphère singulière lorsque le spectacle s’achève. Ils regagnent progressivement les rues avignonnaises étroites.
Assis au premier rang ou arpentant la salle, les membres de La Compagnie Des Rêves Ayez sont restés là, scrutant de plus près les rideaux, l’espace où quelques secondes plus tôt avait opéré la magie de Strates Quartet. Sur les planches ils attendent Bintou Dembélé. Ils sautillent de ci, de là, excités à l’idée de rencontrer en personne la chorégraphe. Une des pionnières du hip-hop. Elle est issue, comme eux, des quartiers. Baya sautille, regard affûté, elle marche, le pas ferme, parmi les jeunes dont les rires émaillent la salle. Elle vient d’en avoir la confirmation la rencontre n’aura pas lieu ici, au théâtre Golovine mais à l’Université plutôt, avec Nash.
Dehors, le groupe s’ébroue, il chemine par les rues, dans les rangs, serrés, on parle de la pièce. Koffi, 16 ans, confie qu’il a aimé « la musique, les lumières, tout était bien ». Un mot reflue sur toutes les lèvres, émotion. Aïcha, 13 ans, enthousiasmée par le spectacle nous dit avoir tout aimé : « Je ne me suis pas ennuyée une seconde, et puis à chaque fois qu’elle (la danseuse) bougeait il y avait une émotion et tout » et Mariama, 13 ans, de lui emboîter le pas, avec la même émotion « A travers les pas de danse, le chant aussi ».
Il y a Calamine aussi, 13 ans, qui fait part de son sentiment, son émotion encore, « quand elle chantait elle exprimait ses émotions, on les ressentaient et puis c’est bien ». Un sourire malicieux aux lèvres il dit sa joie d’être ici, en Avignon qui « est une belle ville, ça change de nos habitudes, y a plus de verdure et de nature ».
 

Et parmi ce torrent d’éloges, des voix pourtant se font discordantes, celle de Nolan, 11 ans : « la voix de la chanteuse était un peu bizarre ». Fatouma, 11 ans, confie qu’elle n’a pas « aimé le spectacle ». Gauthier, 18 ans, a trouvé le spectacle « bouleversant, fort et intense » et évoque son rapport au théâtre « je vais souvent au cinéma, au théâtre une fois par an. Et là en Avignon, c’est l’occasion de voir des spectacles que je ne verrais pas à Paris. Moi, le cinéma j’ai découvert par moi-même, mais le théâtre on en entend pas souvent parler, je trouve que ce n’est pas autant mis en avant que le cinéma, quand on est jeune on dit « ah le théâtre c’est nul  mais en fait quand je suis allé voir quelques pièces de théâtre c’était drôle.»
Toute cette petite troupe arrive aux abords de la rue Louis Pasteur, l’Université est en vue, là-bas, au bout de la rue, c’est au site Sainte Marthe, cet ancien hôpital rénové, transformé en faculté de lettres notamment que le groupe s’installe dans une salle de travaux dirigés. Au milieu d’un brouhaha jovial, une petite voix perce, « ah on dirait l’école… »
La danse expliquée aux jeunes 
Il est presque midi et les estomacs commencent à crier famine. Mais voici que Nash débarque, elle s’adosse au bureau, face aux adolescents. On commence par évoquer le travail de la troupe de Bintou Dembélé. Nash énumère les résidences nécessaires au spectacle, celles de Mantes la Jolie, d’Ivry, de la Villette, des lieux qui résonnent dans les têtes des jeunes franciliens. Nash leur explique le processus de création, les divers métiers existants dans le domaine du spectacle vivant, de la danse en particulier, qu’est-ce qu’une ou un chorégraphe ? Qu’est-ce qu’une danseuse, un danseur ?
Ainsi, elle prolonge le projet mené par l’association Des Rêves Ayez celui de faire découvrir à ceux que les ministères nomment les « publics éloignés de la culture », la palette des métiers du spectacle. Nash poursuit en expliquant par le menu les détails du spectacle. Elle leur demande : « vous avez vu les cercles sur le sol ? », eux de hocher la tête, émerveillés, « les cercles sont en rapport avec le retour au rituel, comme on (Nash et Bintou Dembélé) a des parents originaires d’Afrique, du Sénégal et comme on est nés dans le 93. On a voulu mettre en scène nos rituels. Et Bintou en tant que danseuse hip-hop, elle avait cette tradition du cercle et elle a voulu transmettre ça au public ».
Les questions s’enchaînent, Inés veut savoir « quelle a été la partie la plus difficile ? » et peu à peu la discussion s’achemine vers la pratique esthétique de Nash, celle du Krump. « C’est une des branches du hip-hop les plus récentes qui est née à Los Angeles et qui est une danse revendicative. Dans les quartiers américains où les jeunes au lieu de répondre par la violence ont décidé d’aller danser devant les policiers, c’est pas de la danse classique » précise Nash qui souple, légère, effectue des pas de danse improvisés dans cette petite salle, décode le Krump, les gestes, et les pas qu’elle a effectué tout au long du spectacle. Elle prolonge l’échange au sujet des « krumpeurs » et autres danseurs qui n’ont pas d’espace d’expression, contraints de s’infiltrer dans les lieux abandonnés ou sur les toits de Paris et de sa région pour pratiquer leur art.
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« J’avais bien aimé le spectacle et après l’échange j’ai encore plus aimé parce que j’arrivais à mieux comprendre ».

Après un détour au Mc Do de la rue République, Awa, Safiatou, Fatouma, Inés et Kémi assis sur les chaises en plastique du camping refont le spectacle à la lumière de l’échange avec Nash.

Safiatou mime avec sa main un geste de griffes, disant que ce geste-là, elle ne l’avait pas compris, que grâce à Nash, elle en saisissait désormais la portée, « c’était comme si elle déchirait, ses vêtements, comme si elle se déchirait le coeur». Quant à Fatouma, elle n’a pas changé d’avis malgré la rencontre avec la danseuse, trouvant que « Nash ne sourit pas », que même s’il s’agissait d’un personnage « Nash n’est pas heureuse quand elle danse, sauf quand elle regarde ses amis ». Awa n’est pas d’accord, « Nash est contente et puis elle exprime plusieurs émotions». Aïcha a apprécié l’intervention de Nash, « un échange entre les spectateurs et l’artiste qui permet de mieux comprendre la pièce et de mieux ressentir ce que les artistes ressentaient durant le spectacle » et Kémi, 11 ans, d’abonder en ce sens, « j’avais bien aimé le spectacle et après l’échange j’ai encore plus aimé parce que j’arrivais à mieux comprendre ».
Sous l’oeil de Rizlène et de Bianca, deux bénévoles de l’association, les adolescents vont et viennent, parcourent le camping. Avant de rejoindre le reste du groupe, Inès évoque les spectacles de son quartier, à Saint-Ouen, regrettant qu’il n’y ait pas beaucoup de spectacles semblables à celui de Bintou Dembélé, « là-bas, il n’y a que de la danse classique, comme à l’espace 1789 où je vais parfois »
Il est aux environs de 20 heures, au camping, le soleil se couche lentement sur le petit groupe qu’une seule question assaille désormais, « on mange quoi ce soir ? »
Ahmed Slama

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