Il est assez fou de concevoir que la moitié numérique de l’humanité, née de sexe féminin, demeure une minorité. Il est fou de le concevoir, surtout lorsque l’on naît de ce côté-là de la barrière. Pourtant, chaque femme s’y est cognée, à cette barrière, dans son quotidien le plus routinier comme dans son intimité la plus secrète. Mais les minorités le savent mieux que personne : la routine et l’intime peuvent se révéler hautement politique.

C’est à partir de ce postulat qu’Irene Lusztig, réalisatrice anglo-américaine, choisit de piocher parmi les centaines de lettres de lectrices non publiées adressées à « Ms. », premier magazine féministe américain grand public,  fondé au début des années 70 par deux militantes désormais iconiques : Gloria Steinem, journaliste et Dorothy Pitman Hughes, avocate et activiste afro-américaine. Pour illustrer ses lettres, Irene Lusztig a parcouru les Etats-Unis, entre 2015 et 2017, afin de leur redonner une voix et une incarnation : elle filma donc, face caméra, des femmes de notre temps provenant des régions d’où les lettres ont été émises, à l’époque ; leur fit lire, tout haut, les mots rédigés par une autre quarante ans plus tôt et les invita à réagir à chaud en y confrontant leur propre vision du sujet exprimé.

Au visionnage, douce ironie effleure l’esprit…

La réalisatrice en tire un documentaire épuré et joliment nommé Yours in Sisterhood d’une heure et 41 minutes où jamais le passé n’a semblé aussi présent. Parce qu’on s’y cognait déjà, dans les années 70, à cette barrière et que le bruit de l’impact résonne, puis s’étire et s’étend jusqu’à nos jours. Lectures après lectures, paroles après paroles, anciennes confidences et témoignages contemporains s’interrogent et interrogent, s’indignent et indignent, s’émeuvent et émeuvent.

Qu’ils causent de la légitimité d’une femme dans un métier d’homme, de la recherche du plaisir, de la possession d’une arme à feu, de l’avortement, de la découverte de sa sexualité, des personnes transgenres, de la reconnaissance des femmes noires, de la place des femmes latinos, des agressions sexuelles, du harcèlement de rue, de la maladie, de l’art, des couples interraciaux, des conditions carcérales dans les prisons pour femmes ou de la libre disposition du corps, ils font apparaître la réalité des choses. La femme n’existe pas. Les femmes, elles, sont bien réelles. Et cela réchauffe le creux de l’estomac, de se réaliser moins seule.

Suite au visionnage du film, une douce ironie effleure l’esprit, à l’improviste. Celle que dans un tout autre pays, sur le fronton des écoles et des mairies, soit placardé « fraternité » juste après « liberté, égalité ». Le fait est que la plupart des femmes (et des hommes) ignorent qu’elles sont capables de « sororité ». Qu’elles peuvent s’unir et se soutenir sans être forcément d’accord entre elles. Qu’elles peuvent s’unir et se soutenir si elles partagent des expériences similaires. Qu’elles bouillonnent ensemble parce qu’elles sont toutes, au final, du même côté de la barrière. Parce que la prise de conscience de la diversité et de l’universalité des femmes peut prendre corps dans l’acte solitaire de l’écriture et de la lecture d’une simple lettre.

Eugénie COSTA

Yours in Sisterhood, Festival Chérie-Chéris, mercredi 20 novembre 2018 à 17h35 au MK2 Beaubourg

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