Quelques taches de rousseur sur le nez, un sourire émouvant, un petit chapeau noir sur la tête et un attaché-case, quelques détails parmi ceux dont je me souviens. Ce visage chaleureux, c’est celui de Saïd Ali Koussay, aumônier de l’hôpital Avicenne à Bobigny et président d’un groupe d’amitié islamo-chrétien. Voilà plusieurs jours que nous nous étions donnés rendez-vous pour discuter de « Shahada », ce film de Burhan Qurbani qui présente un islam occidental à travers l’histoire de musulmans berlinois. Ce même film que je trouvais caricatural et à l’image de cette islam occidentalisé que j’ai le sentiment qu’on m’impose. Un versant édulcoré des versets, où tous sont tolérants et tout est tolérable.

Trois portraits qui sont à la fois communs et excessifs. Une jeune femme qui croque la vie à pleines dents, tombe enceinte, vit difficilement son avortement et se noie dans l’intégrisme. Un homme marié qui tombe dans les travers de l’adultère. Un jeune homme troublé entre sa foi et ses préférences sexuelles. Des portraits classiques en somme. A une différence près, tous se retrouvent de façon hebdomadaire à la mosquée, pour salamalecs, prières et cours coraniques. C’est ce détail que j’avais du mal à comprendre. Personne n’est parfait c’est sûr, mais pourquoi choisir de nous présenter des oxymores à eux tout seuls. Ils font tout et rien à la fois, sont extrêmement pratiquants et non pratiquants à la fois. Et c’est cette absence de nuance, ou du moins l’impression de cette absence qui m’a gêné dans le film.

C’est donc très étrange pour moi, qu’un imam -avec tous les dogmes, les préceptes et les principes qui vont avec- ait pu apprécier ce film. C’est pourtant son cas à lui, Saïd-Ali. Le film, il l’avait vu avec un autre regard. Lorsque je voyais une fille d’imam aux mœurs légères, il voyait un père tolérant et responsabilisant. Lorsque je voyais du laxisme et du laisser-aller, il voyait de la miséricorde et de la clémence. Lorsque je m’identifiais à ces jeunes pris entre un mode de vie « occidental » et une religion « orientale », lui s’identifiait à cet imam, ouvert et compréhensif. Pour lui, « Le modèle [d’éducation de l’imam dans le film] correspond très bien à l’éthique musulmane, il apprend les principes à sa fille mais lui laisse un temps de liberté et de contact vers l’extérieur. Il la laisse se prendre en charge, sans pour autant démissionner ». C’est en effet la philosophie que tend à nous montrer le film. Ce chemin vers la foi, vers la profession de foi : la « Shahada ». Puis au fil de la conversation, il utilise une image plutôt pertinente, il m’explique que l’être humain c’est comme de la boue, si on le prend dans la main et qu’on le presse, ça sort de tous les côtés. C’est vrai, les restrictions à outrance excitent la curiosité.

Pour moi, ce film mettait en avant un islam light, édulcoré de ses valeurs. Pour lui, « l’islam n’est pas une religion statique, figée et immobile. C’est une religion dynamique, évolutive, qui s’adapte à tous les temps. » Puis au fur et à mesure de la conversation je me rends compte que je n’étais pas plus dogmatique que l’imam, mais que dans un trop plein d’analyses j’en avais oublié de regarder le film en tant que film. Avec son titre, ses personnages et son message, j’avais l’impression que l’auteur voulait nous renvoyer l’image d’une religion où le principe fondamental est la foi, au détriment d’autres principes tout aussi importants. Mais avec ses yeux, son expérience, sa philosophie, l’homme de foi y a vu l’image d’une religion où le pardon fait force de loi: « Le pardon est indispensable, toute faute commise par un être humain peut être pardonnée si on demande pardon. L’être humain est pécheur de nature originelle, mais le plus mauvais des êtres humains est celui qui ne sait pas demander pardon. » En effet, nul n’est parfait, ni les musulmans, ni ce film.

Widad Ketfi

Paru le 25 février

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