En lisant le synopsis, on a envie de penser au soap opéra sans saveur, une sorte de version discount de « Desperate Housewives ». Que nenni… Dès la première scène, on est tout de suite happé par l’intrigue. Elena, la mère modèle de quatre enfants, journaliste et figure de sa petite banlieue bourgeoise, regarde, incrédule, son immense maison partir en fumée.

« L’incendie a été provoqué par de petits départs de feu », lui dit-on. Une phrase qui est à prendre au sens propre comme au figuré. Sous la forme d’une analepse, le récit va s’atteler à nous expliquer les raisons de cet accès de pyromanie.

La particularité de l’intrigue est qu’elle prend place au début des années 90, une manière astucieuse de rappeler que depuis, rien n’a réellement changé aux Etats-Unis et surtout pas les questions sociales. C’est un véritable rapport de force s’installe tout au long de la série. Ici, tout oppose Mia et Elena : la première est une femme noire photographe qui peine à finir ses fins de mois.

Elle cherche à fuir un passé douloureux en vagabondant de ville en ville avec sa fille Pearl, on ne lui connait aucune attache. La seconde est une femme blanche qui a tout ce dont on peut rêver : un mari avocat, quatre enfants de prime abord sans histoire, une belle et grande maison et une carrière accomplie dans le journalisme.

Une rencontre et c’est le début des problèmes

Le premier départ de feu correspond à la proposition d’Elena de louer à Mia et sa fille l’appartement dont sa famille est propriétaire. Puis, à la suite d’une rencontre fortuite, Elena offre à Mia un poste de gouvernante dans sa maison de Shaker Heights. Elena introduit les Warren dans son foyer et à la suite de cela, tout ira de mal en pis.

La maternité occupe également une place centrale dans la série. On y met en opposition Elena, la mère ultra-protectrice et impliquée dans l’éducation de ses enfants, et Mia, qui laisse son adolescente en totale autonomie sans trop se soucier d’elle. Une situation qui ne gêne pas particulièrement Pearl, sa fille, qui semble se complaire dans cette liberté.

Evidemment, les apparences sont bien trompeuses, car en y regardant de plus près la fille de Mia qui est habituée à déménager tous les deux mois s’épanouie dans la stabilité que lui offre le foyer des Richardson. Tandis qu’Elena pousse ardemment ses enfants vers la perfection, d’où en résulte un conflit ouvert avec sa dernière fille Elizabeth « Izzy », cette dernière trouve du réconfort auprès de Mia.

La photographe semble être la seule à comprendre le mal-être que traverse et Izzy et cette dernière envie la liberté de Mia. Au fur et à mesure, on comprend que les deux femmes ne sont finalement pas si différentes : toutes deux ont galéré à leur manière en devenant mère très tôt et ont eu le sentiment de passer à côté de leur jeunesse.

Son copain est noir mais…

Le récit sous-jacent à la relation entre les Warren et les Richardson, et qui sera également la raison de l’implosion du foyer de ces derniers, concerne la petite fille de Bebe Chow une collègue de Mia. Cette chinoise sans-papier a dû, faute de moyens, abandonné sa fille May-Ling aux portes d’une caserne de pompier. Et par le plus grand des hasards, il se trouve que c’est Linda, la meilleure amie d’Elena qui a recueilli l’enfant. Bebe Chow va se battre aux côtés de Mia pour récupérer celle qui a désormais été renommé Mirabelle par ses parents adoptifs.

Cette affaire met en exergue la question du racisme qui est ici abordée avec justesse : Elena ne cesse d’avoir des remarques maladroites envers Mia, notamment au sujet de son adoption. Les maladresses d’Elena sont sources de malaises et de tensions. Elle se vante auprès du petit ami afro-américain de sa fille ainée, qu’enfant, sa mère et elle ont participé à la marche pour la liberté à Washington aux côtés de Martin Luther King.

Raconter les femmes, une (bonne) habitude chez Witherspoon

Comme si elle voulait lui montrer qu’elle n’est pas le cliché de la femme conservatrice et qu’elle sait à quel point il est difficile d’être noir aux Etats-Unis. Comme sa mère, Lexie est totalement débordée par la question raciale lorsque son petit ami aborde le sujet, elle est la parfaite incarnation du fameux : « Je ne suis pas raciste puisque mon copain est noir ! ».  De l’autre côté, Mia met en garde sa jeune fille Pearl contre les marques d’affection d’Elena, lui rappelant à plusieurs reprises : « Tu n’es pas comme eux, toi tu es noire, rien ne nous est offert sur un plateau. »

A l’arrivée, la série nous offre un drame joliment ficelé et qui nous pousse à la réflexion. C’est également l’occasion de (re)découvrir Kerry Washington qui avait crevé l’écran durant 7 saisons dans la série « Scandal ». Reese Witherspoon n’est pas en reste, celle qui est également productrice exécutive de la série s’efforce depuis quelques années à relater des histoires de femmes comme elle l’expliquait au cours d’une interview en 2017 : « Nous devons voir l’expérience réelle des femmes, que ce soit la violence domestique, l’agression sexuelle, la maternité amoureuse ou l’infidélité ou le divorce et pas seulement dans des films à petit budget ».

Ses dernières apparitions en sont la preuve : que ce soit dans la peau d’une journaliste cherchant à dénoncer les abus sexuels dans une chaîne d’info américaine dans « The Morning Show », ou encore en mère de famille de parfaite dans la série à succès « Big Little Lies » les critiques sont dithyrambiques à chaque fois.

« Little Fires Everywhere » n’en démord pas puisque la série a été largement bien reçue par la critique et les spectateurs. Alors si vous cherchez une nouvelle série à binge watcher, n’hésitez plus une seule seconde. Croyez-moi, vous regretterez de l’avoir terminée.

Félix MUBENGA

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