Elle nous a donné rendez-vous juste avant une projection du film, dans le 19e arrondissement de Paris. Ce dimanche-là marquait le retour de l’automne et des manteaux. Les jambes croisées, réchauffée par un café et le pull au col roulé bleu qu’elle porte, Lyna a beaucoup parlé de l’Algérie. La jeune femme a fui le pays avec ses parents menacés par la guerre civile des années 1990. Le gouvernement et divers groupes islamistes s’opposaient violemment.

La chape de plomb qui couvre ces années de sang, qualifiées de décennie noire, empêche d’établir un bilan précis même si on évoque jusqu’à 150 000 morts. Parmi eux, des amis journalistes du père de Lyna qui travaillait alors à la télévision : « Beaucoup d’entre eux ont été assassinés sur le pas de leur porte. Quand mon père a perdu son meilleur ami, Smaïl Yefsah tué en pleine rue, ma mère lui a dit que s’ils ne quittaient pas l’Algérie, il serait le prochain ». Par sécurité, la famille a donc posé ses valises à Aubervilliers quand l’actrice de 27 ans n’en avait que deux.

Raconter les blessures de l’Algérie

« Elle a essayé par tous les moyens de raconter l’histoire de ses parents. Ce rôle c’est un exutoire », analyse sa maman Radia Sidoum. Elle, qui a pourtant voulu préserver sa fille de la violence, s’est rendue compte que les conversations à voix basse sur les attentats ont rythmé l’enfance de Lyna. Des récits qui résonnent encore en elle. « La première fois que j’ai vu le film, j’ai été mal toute la nuit et le jour suivant, ajoute-t-elle. J’ai pleuré et j’ai hurlé car ça m’a renvoyé en arrière, à ce que mon subconscient m’avait forcée à oublier ». Pourtant, mère et fille avaient lu le scénario ensemble. Radia lui avait même traduit certaines phrases en arabe mais elle ne s’attendait pas à une telle interprétation.

Ce n’est pas la première fois que Lyna Khoudri crève l’écran. À la Mostra de Venise en 2017, elle a remporté le prix de la meilleure actrice dans Les Bienheureux. Un prix inattendu récupéré avec un vol low cost et déposé dans le salon familial d’Aubervilliers. Elle incarnait déjà une jeune étudiante, Feriel, rescapée de la guerre civile dans une Algérie désillusionnée. « Pour moi, ces films sont un devoir de mémoire, assume-t-elle. On fait partie de la génération qui peut en parler. On a du recul sur la colonisation, la guerre d’indépendance et les années de terrorisme. Ce qui se passe là-bas en ce moment montre ce besoin viscéral de définir notre identité ». Et puis Lyna aime bien incarner ces personnages féminins : « La femme algérienne est forte depuis toujours. Elle a participé à tous les mouvements de libération du peuple ».

Un pied dans le 93, l’autre sur les planches

Mais la carrière de l’actrice ne se limite pas à ces sujets-là. Son premier amour, depuis le lycée, est le théâtre. Après une licence des arts du spectacle à l’université Paris 8 de Saint-Denis, Lyna a compris qu’elle préférait être devant la caméra. Elle a passé les concours des écoles d’arts dramatiques et a été admise au Théâtre national de Strasbourg (TNS) en 2016. Malgré la longue préparation pour décrocher sa place – 1000 candidats, seulement 12 élus – l’apprentie comédienne a préféré rejoindre Alger pour le tournage des Bienheureux avec la conviction qu’il valait mieux exercer le métier de ses rêves plutôt que de l’apprendre.

Sur son chemin vers le cinéma, il y a eu des courts métrages, une web-série, un rôle dans Joséphine Ange Gardien, une interprétation d’Ophélie dévorant un kebab dans la mise en scène sordide d’Hamlet de Rodrigo Garcia… L’ancienne surveillante de lycée à Drancy, qu’elle a quitté pour préparer ses concours, est restée attachée à la culture populaire et à Aubervilliers où elle vit toujours. « Cette vie en banlieue parisienne a permis de me définir par rapport à mes parents, analyse-t-elle. Je suis une fille du 93 et je garde les codes de mon milieu. Mes parents, eux, étaient membres de l’intelligentsia algérienne même si ici, ils ont dû repartir à zéro ». Elle décrit le contraste entre la popularité de son père en Algérie « que les gens reconnaissent dans la rue » et leur quotidien dans une tour de 17 étages qui ressemble à celui de beaucoup d’immigrés maghrébins.

Interpréter une Chloé et une Nedjma

Ce contraste, elle en fait une force : « Je ne me suis jamais sentie discriminée dans le cinéma. J’ai joué une Ludivine, une Chloé, une Juliette, une Nedjma… Je n’ai pas été cloisonnée à un seul type de personnage », affirme-t-elle. D’ailleurs, glisser dans la peau d’une autre l’amuse et elle s’imprègne des moindres détails. Pour préparer son rôle dans Papicha, elle a regardé des heures de défilé de mode des années 1990, observé la posture des couturiers et appris à dessiner. Pendant presque quatre ans, elle a échangé des mails avec la réalisatrice du film, Mounia Meddour, pour préciser au maximum le caractère de Nedjma. C’est elle qui a trouvé l’idée de lui faire maintenir ses épingles de styliste dans la bouche, « comme une galérienne qui fait avec les moyens du bord ». C’est elle, aussi, qui a donné toute sa force de caractère au personnage, la jouant sur un mode puissant et impulsif quand son caractère est plutôt posé et réservé.

À chaque avant-première du film, Lyna regarde avec émerveillement la salle se lever et applaudir. Elle demande aux spectateurs d’allumer leur téléphone pour prendre un selfie. Tous ces points de lumière dans l’obscurité sont autant de cœurs touchés par cette Algérie si peu filmée. Le chant libérateur « One Two Three » ne tarde pas à éclater au milieu de quelques youyous. Peut-être qu’ils résonnent jusque de l’autre côté de la Méditerranée, à Alger, où la sortie du film a été annulée deux jours avant, sans explications, compromettant sa participation aux Oscars. Les spectateurs français peuvent, eux, regarder Papicha sur grand écran dès ce mercredi 9 octobre. Ils peuvent aussi retrouver Lyna dans la série politique Les Sauvages diffusée en ce moment sur Canal +. En 2020, elle ajoutera un chapitre supplémentaire au récit de son pays d’origine, avec le prochain film d’Abdel Raouf Dafri.

Nesrine SLAOUI

Crédit photo : Capture d’écran Jour2Fête

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