Dans beaucoup de quartiers en France, il y a toujours une dame, plutôt âgée, vivant seule, qui incite les jeunes à lire et à étudier. Dans le mien, cette dame était d’origine égyptienne. Elle se prénommait Gabbay. Elle a attrapé tous les jeunes à un moment donné. L’un d’eux, devenu grand, me raconte : « Madame Topolanski, elle nous a tous fait lire, elle nous a tous donné envie d’apprendre. Elle nous passait des livres, moi, je les cachais pour pas que ma mère les voit, mais elle comprenait direct et puis je lisais. »

Je suis aussi passé par là, les étés quand je n’avais pas la chance de partir en vacances et que je restais ici, à Bondy plage, comme on dit. Madame Topolanski venait me voir et me disait : « Viens avec moi ! » Et lorsqu’une personne âgée vous dit « viens », tu viens. J’allais chez elle, elle me montrait sa grande bibliothèque avec des livres de toutes sortes. « Dans quelle matière as- tu des difficultés ? », me demandait-elle. Je répondais, un peu méfiant : « L’anglais et les maths… » Cette dame avait fait le tour des États-Unis plusieurs fois, avait vécu en Égypte étant jeune, appris l’anglais, le français et évidemment l’arabe.

« Tiens ! Ce livre d’anglais, c’est la méthode Assimil, fais-moi la leçon 1, 2, 3 et 4 pour la semaine prochaine », me disait-elle. Alors, respectueux, je le prenais. « Tu aimes quel genre de livre ? » me questionnait-elle. Je répondais encore une fois timidement, « les romans et les livres ou il y a plein de choses historiques à apprendre ». Voilà, la première fois que nous nous sommes parlé, c’était il y a un bout de temps, mais j’ai l’impression que c’était hier. Grâce à elle, j’ai découvert des régions du monde avec les explorations d’Hérodote, le premier reporter, j’ai dévoré des romans sur l’époque de la ségrégation au États-Unis, par l’un des tous premiers écrivains noirs, et plein d’autres aventures.

Et tout au long de ces étés, je lisais, j’apprenais à parler anglais correctement. Pendant de longs après-midis, elle me rapportait des anecdotes de ses longues excursions dans le pays de l’Oncle Sam, le Grand-Canyon, les glaces au chocolat immenses… Elle philosophait avec moi sur la politique française qui l’indignait souvent. Son journal, Le Monde, était son rendez vous, tous les jours, à 15 heures, chez le marchand de journaux de la gare. Elle prenait sa Fiat Punto. Elle conduisait, je ne vous l’ai pas dit, elle avait 87 ans.

Tout cela me fait rire, au moment d’évoquer les anecdotes sur les plus grands de mon quartier qui sont passés chez elle bien avant moi. Une fois, elle a sauvé un jeune de l’immeuble qui allait se faire virer après une bêtise, elle s’est battue, et puis le jeune collégien à l’époque a écrit une lettre d’excuse. Elle ne l’a plus lâché : « Il venait là où tu es assis en ce moment et puis il faisait ses devoirs et des exercices en plus, et quand j’étais pas contente, il me disait : « D’accord madame, je recommence… « . » La chose qu’elle aimait le plus, c’est enseigner, faire passer ce message aux jeunes : que la culture est la principale chose à avoir pour réussir dans sa vie.

A presque 88 ans, elle aimait apprendre en lisant son journal, en discutant, en allant au musée avec ses copines ou ses enfants. Aujourd’hui, elle me manque et manque à tous ceux qui l’ont connue. C’était l’une des dernières dames âgées de mon immeuble, elle vient tout juste de nous quitter. Merci, Madame.

Amine Benmouhoub

Paru 29 mars

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