« Les 3 Luxembourg », rue Monsieur Le Prince, dans le 6e à Paris. Le soir. L’équipe règle les derniers problèmes techniques. Une trentaine de spectateurs s’impatientent devant le guichet. Dehors, les fumeurs écrasent leur mégot avant de rejoindre le cinéma. La bobine du film est prête à être déroulée. Les cinéphiles prennent place dans la salle aux fauteuils de velours bleu. Silence ! « Making-of », long-métrage projeté à l’occasion de cette première édition du « Maghreb des Films » est signé du réalisateur tunisien Nouri Bouzid.

Son film, primé d’un Tanit d’or aux Journées cinématographiques de Carthage, se veut engagé. L’histoire se passe à Tunis en 2003, durant l’invasion militaire de l’Irak par les États-Unis. Avec sa bande de copains, Bahta, jeune homme fougueux et insouciant, met l’ambiance dans les rues de la ville, à coups de graffitis et de vibrations hip-hop. Sanguin et sans limite, Bahta est animé par trois choses : la danse, le rêve de partir en Europe et Souad, sa petite amie.

Amusant la galerie de ses aventures quotidiennes, il est en permanence dans le collimateur de la police locale : vol en tous genres, règlements de comptes, petits trafics… Son désir de « brûler la mer » s’oppose au renforcement des mesures anti-clandestins prises en Europe et à la peur suscitée par l’islam après les attentats du 11 Septembre. Dans les cafés de la ville, la population s’émeut du sort de Bagdad, tombé aux mains des Américains. Bahta, lui, refuse de jouer au spectateur et se rebelle contre une société qu’il juge lâche parce qu’elle ne se révolte pas.

« Moi je suis un homme », crie-t-il dans les rues de la capitale. Mais c’est surtout contre une société qui ne lui donne pas sa chance, contre un futur sans horizon qu’il s’élève. Et comme un affront à l’autorité qu’il ne supporte pas, Bahta va revêtir quelques instants l’uniforme de son cousin policier. Ainsi accoutré, il se donne en spectacle dans un café, se moque des institutions. Bahta, artiste dans l’âme, a besoin de l’attention des autres.

L’absence d’horizon, l’impossibilité de réaliser ses rêves le mènent, lentement, dans les bras d’un petit groupe d’islamistes, qui repèrent chez Bahta témérité et désespoir. Le chef du groupe, un marbrier, le prend sous son aile, remplaçant un père absent, avec qui Bahta ne communique pas. Le chef lui transmet le goût de son art, le considère comme son propre fils. Bahta, malgré les doutes qui le taraudent, est progressivement transformé en petit soldat de l’intégrisme et de la terreur. Au point qu’il fait mal à ceux qu’il aime. Pour autant, il ne croit pas vraiment en ses actes ni dans les messages proférés par les islamistes.

Le film, c’est un plus, ne baigne pas dans la nostalgie arabe, travers que l’on retrouve dans bon nombre de films maghrébins contemporains. Cette scène où l’on voit les Tunisois s’émouvoir, assis sur leur chaise, du sort réservé à Bagdad, est une façon de dénoncer la sempiternelle lamentation des Arabes, prisonniers d’une idéologie nationaliste dépassée. Ce long-métrage a le mérite de prendre à bras-le-corps des thèmes majeurs des sociétés maghrébines : la soif d’immigration des jeunes, la place de la religion, la femme, la violence… Le rythme du film est à l’image du développement psychologique de Bahta : rapide au début, plus lent par la suite, lorsque le personnage principal, désespéré, entre en contact avec les islamistes.

Le jeu des acteurs est puissant et fin. Lotfi Abdelli, sacré meilleur acteur aux JCC de Carthage, campe remarquablement Bahta. On regrette pourtant de ne pas en savoir plus sur les personnalités des islamistes, qui restent prisonniers d’une image un peu trop stéréotypée. Ainsi ce danseur choisi pour cible par les islamistes, installe le film dans une opposition réductrice entre, d’une part, la modernité et la liberté du danseur et, de l’autre, la tradition et l’obscurantisme de l’islamiste.

L’une des originalités du film sont les trois interruptions, volontaires et de quelques minutes, où le réalisateur et l’acteur, et non pas le personnage de Batha, s’interrogent, et s’engueulent, sur la religion et l’islamisme. Le débat au terme de la projection est intense comme les thèmes traités dans le film. Marianne, une spectatrice interrogée à la sortie du cinéma, confie ses impressions : « J’ai beaucoup aimé. C’est vrai qu’il y a beaucoup de films qui traitent de l’islamisme, du terrorisme, mais là, on nous donne des clés pour comprendre. C’est un sujet que je connais. Ça me donne envie de pleurer, de crier. C’est un film qui, certes, joue sur l’émotion mais qui, en même temps, invite à réfléchir à toutes ces questions. »

Nassira El Moaddem

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