Longtemps, je ne tenais sur la longueur aucune émission de télévision. Aucune. Pendant de longues années, je n’éprouvais pas ou peu d’empathie pour leurs participants. Top Chef finissait par me déprimer sur mes compétences culinaires et j’avoue n’avoir aucun esprit compétitif. Les candidats de Koh-Lanta me fument à participer délibérément à ce programme qui les conduit à dormir sous des feuilles de palmiers en pleine mousson pour la simple mauvaise raison qu’ils « ont besoin de challenge et de dépasser leurs limites ». Prendre le RER D en heure de pointe au mois de juillet, ça me suffit personnellement comme challenge, mais passons.


La bande-annonce d’un des épisodes de ‘Mariés au premier regard’. 

Un beau jour M6 sortit de son chapeau une émission d’un nouveau genre, avec un challenge vraiment ultime : se marier avec un inconnu. Pas un inconnu « tu vois qui c’est de loin ». Non, un inconnu que la « science » a déterminé comme compatible avec un autre inconnu à un certain taux exprimé en pourcentage.

A l’heure où nous sommes libres d’aimer qui l’on souhaite, quand on le souhaite et comment on le souhaite et ce par le biais d’une multitude de possibilités réelles ou virtuelles, des femmes et des hommes consentent à ce que la « science » leur choisisse un partenaire de vie.

‘Alors avec lui le chanteur là, j’aurais eu -200 de compatibilité.’

Un inconnu que la personne découvre le jour J devant le maire, pour lui dire « oui » ou « non » sur l’autel de la République. Le téléspectateur suit la découverte de la compatibilité, l’annonce à la famille, les essayages de la tenue, la cérémonie (climax ultime sauf lorsque certains sont incapables de faire une poker face convenable), la fête de mariage, la nuit de noces, le voyage de noces et le retour à la réalité. Au terme de ces semaines, les deux participants sont convoqués devant les « experts » qui les ont « scientifiquement » placés ensemble pour trancher : désirent-ils de rester mariés ou divorcer ?

Le pitch était assez alléchant pour être fidèle au poste tous les lundis soirs durant ces semaines confinées, bien accompagnées par mes petits commentaires de mégère de bientôt trente ans. Pour autant, le cynisme mis de côté, chaque visionnage m’a fait soulever des lièvres sur l’amour, le couple et les attentes de la société. Il faut croire que l’interrogation universelle sur la recherche de l’âme sœur me passionne davantage que le fait de tenir trois heures sur un poteau en pleine mer.

Première lièvre : qu’est-ce que cette émission et pourquoi y participer ?

Ça sent bon le revival du mariage arrangé en 2021 hein, on ne va pas se le cacher. Pourquoi valider en prime time une pratique dont pourtant des générations ont souhaité s’émanciper ? A l’heure où nous sommes libres d’aimer qui l’on souhaite, quand on le souhaite et comment on le souhaite et ce par le biais d’une multitude de possibilités réelles ou virtuelles, des femmes et des hommes consentent à ce que la « science »  (et non plus les grands-parents ou les parents) leur choisisse un partenaire de vie. Ce taux de compatibilité serait alors un argument d’autorité valable pour former un couple et entretenir un mariage. Ah.

Prenez deux personnes aux goûts proches, qui proviennent d’un milieu social similaire et qui tendent vers un même but : le 80% devient alors aisé à atteindre sur le papier.

Outre les bons commentaires fournis par mes proches lors du visionnage, tel que ce message reçu : « alors avec lui le chanteur là, j’aurais eu -200 de compatibilité » (face à un candidat qui prétendait chercher sa princesse en plaçant une référence Disney à chaque apparition à l’écran ; la reprise du « Rêve Bleu » la jambe appuyée contre un arbre était mignonne mais gênante), la « science » semble surtout, dans l’émission, se résumer à remplir des tests psychologiques et à renifler des t-shirts remplis de phéromones.

A s’y pencher une deuxième fois, la « science » invoquée ne semble être qu’une application des thèses sociologiques de Pierre Bourdieu. Prenez deux personnes aux goûts proches, qui proviennent d’un milieu social similaire et qui tendent vers un même but : le 80% devient alors aisé à atteindre sur le papier.

Pour quelles raisons à vingt-neuf ans, se retrouve-t-on déjà si déçu et blessé des histoires passées au point de ne plus croire pouvoir trouver une personne qui aspire elle aussi à un engagement durable ?

Sur le plan scientifique, donner un pourcentage à un couple est aussi probant que d’affirmer qu’un Bélier est compatible avec un Capricorne (selon Elle.fr, c’est une union complémentaire avec plus de chances de réussite que d’échec, pour votre complète information).

Mariés au premier regard est un symptôme de notre époque, une émission coincée entre progrès irrémédiable et positions
réactionnaires latentes.

Quel étrange mariage arrangé que celui qui d’autant plus est désiré. Quelles raisons peuvent pousser des personnes entre 25 et 41 ans (à peu près) équilibrées à vouloir que l’on choisisse pour eux la compagne ou le compagnon censé partager le reste de leur vie ? Pour quelles raisons à vingt-neuf ans, se retrouve-t-on déjà si déçu et blessé des histoires passées au point de ne plus croire pouvoir trouver une personne qui aspire elle aussi à un engagement durable ? La société a-t-elle fait de l’amour un bien de consommation comme un autre ? Nous conduit-elle irrémédiablement vers un carcan traditionaliste ? A-t-on peur de ne pas savoir ce qui est bon pour soi ? Ou bien n’est-ce pas une nouvelle vision romantique du conte de fée élaborée par M6 ? Finalement, qu’est-ce qui distingue le directeur de casting de votre ami·e clairvoyant·e sur le terrain du « je suis sûre que vous êtes faits l’un pour l’autre » ?

Je n’ai aucune réponse à ces questions et je ne m’avancerai pas sur les motivations des candidats – recherche de l’amour, exposition médiatique, simple curiosité ou goût de l’aventure. Je ne les jugerai pas non plus – j’ai jugé d’autres choses – car l’affection et l’amour sont des sujets suffisamment sérieux voire douloureux pour qu’on les respecte. Mais Mariés au premier regard a le même génome que toutes les autres émissions de télé-réalité. Elle est un symptôme de notre époque, coincée entre progrès irrémédiable et positions réactionnaires latentes.

Deuxième lièvre : est-ce légal ?

Ce lièvre me turlupinait fortement. Cette fois-ci, j’ai trouvé un semblant de réponse. Tout œil avisé aura noté que les mariages de l’émission se déroulent dans une seule et identique mairie dans la petite bourgade de Grans. Je vous copie ici l’article 74 du Code civil : « Le mariage sera célébré, au choix des époux, dans la commune où l’un d’eux, ou l’un de leurs parents, aura son domicile ou sa résidence établie par un mois au moins d’habitation continue à la date de la publication prévue par la loi ».

Bon, en l’occurrence, les époux n’ont rien choisi du tout. Les candidats à l’expérience venant des quatre coins de la France (lisez : Paris et Marseille, qui sont les deux viviers principaux de recrutement pour toutes les chaînes visiblement), comment M6 a-t-elle pu respecter la lettre du Code civil ? Ont-ils tous déménagé dans le Sud pendant les vacances afin de pouvoir se marier à un parfait inconnu ? (Vu la galère que cela représente, pas besoin de postuler à Koh-Lanta à ce compte-là).

Je ne vais pas mentir, j’ai marché à fond.
A fond.

J’ai ainsi surfé quelques minutes sur le web (bientôt les trente ans, née au siècle dernier, donc je dis « le web ») et j’ai fini par trouver la solution à cette énigme juridique sur le site du Figaro. Pendant la période de tournage, la production loue une résidence dont l’adresse figurera sur l’acte de mariage des participants. C’est « légalounet », je dirais. Ça joue sur les mots. En revanche, ce que l’on ne voit pas dans l’émission, à mon grand regret, c’est la tête du juge aux affaires familiales face à ce bourbier quand les candidats décident de divorcer cinq semaines plus tard.

Troisième lièvre : qui se charge du montage des épisodes ?

Je vous promets qu’on est NOMBREUX à se poser la question. Ces plans de coupe inventés, ces ralentis suggestifs, ces « cut in, cut out » inopportuns doublés d’une voix off impayable, cette bande son entièrement composée de reprises douceâtre d’Ed Sheeran et de Pink, ne peuvent qu’être l’œuvre du sheitan lui-même, donc sachez que le diable a trouvé un job bien payé chez M6 parce que lui aussi désire partir à la retraite à 62 ans comme tout le monde.

Il n’y a que des couples hétérosexuels depuis plusieurs saisons. Aucune idée si ce choix est volontaire du côté de la production, mais c’est bien dommage.

Quatrième lièvre : pourquoi regarder cette émission et qu’en tirer ?

Je ne vais pas mentir, j’ai marché à fond. A fond. C’était mon plaisir du lundi soir. Finalement, elle n’est qu’un énième divertissement inspiré du mythe ultra-usé de la comédie romantique. Et on a tous un avis là-dessus, puisque quoi de plus universel que la recherche de l’amour ?

Là où le bât blesse, c’est le petit paquet de stéréotypes que l’émission continue de véhiculer tant sur les hommes que sur les femmes et que, pourtant, on essaye encore d’abattre en 2021. D’abord, il n’y a que des couples hétérosexuels depuis plusieurs saisons. Aucune idée si ce choix est volontaire du côté de la production, mais c’est bien dommage. Tous les couples ont le droit à leur comédie romantique remplie de poncifs et qui finit bien sur M6, cela aurait été l’occasion de le montrer à la ménagère.

C’est lunaire d’entendre un homme expliquer « qu’il a des besoins » à son épouse durant leur lune de miel.

Ensuite, cela fait du mariage paradoxalement soit le moment de la vie dont tout être humain est censé rêver, puisqu’on crée une entière émission autour de cette attente, soit une simple et banale expérience de télé, puisqu’on implique qu’un divorce est possible rapidement après.

Certains participants étaient honnêtement touchants. Sains.

Puis, on a eu le droit à quelques pépites, que je me permets d’exposer ici. C’est lunaire d’entendre un homme expliquer « qu’il a des besoins » à son épouse durant leur lune de miel. C’est anormal pour un homme de rabaisser une femme et de lui faire du chantage affectif parce qu’elle est en bon terme avec ses ex-compagnons. C’est moyen pour une femme de ne pas laisser son mari avoir une discussion privée avec son meilleur ami et de rappeler en douce ledit meilleur ami derrière le dos pour savoir le contenu de ladite discussion. Il est dommage que l’émission réduise majoritairement cela à des problèmes de communication entre les protagonistes. Pour ma part, j’ai pesté devant ma télé et par texto, au max de mon indignation.

Enfin, certains participants étaient honnêtement touchants. Sains. Leur démarche apparaissait ingénue et c’est probablement ce qui fait le succès global de l’émission. Cela touche en plein cœur (uhuh) un public-cible qui se sent socialement concerné par le triptyque famille-mariage-enfants. Car, oui, cette exigence sociale est toujours la plus forte ; un célibataire sans enfant passé un certain âge sera suspect aux yeux de la société. Aussi divertissant et coupable que de mater Bridget Jones avec un bol de glace, il s’agirait pourtant un jour de produire une émission qui révolutionnerait notre rapport au couple et à l’amour.

Mais peut-être que cela ne se déroule déjà plus à la télévision. Je ne peux que vous inviter à vous pencher sur des œuvres et des propositions nouvelles qui revisitent ces thématiques vieilles comme le monde. Vous pouvez suivre le travail que propose Morgane Ortin qui tient le compte Instagram « Amours Solitaires ». C’est très beau et ça vous remplira le cœur de modernité, de larmes, et puis surtout, d’amour.

Eugénie Costa

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