ILS FILMENT LA BANLIEUE. Avec son court-métrage documentaire Bois d’Arcy, le réalisateur Mehdi Benallal, 36 ans, exprime de manière implacable les brûlures racistes de son enfance. Portrait.

Dans le court-métrage documentaire Bois d’Arcy, Mehdi Benallal raconte à la première personne sur plans fixes « le racisme des voisins » vécu durant son enfance dans la ville de Bois d’Arcy (78).

« Je pense qu’il y a un rapport entre la construction de cette ville, qui y vit et le fait qu’il y ait du racisme. C’était en 2012 et on parlait beaucoup du Front National. J’ai pensé qu’une analyse assez simple et objective d’un lieu qui a connu la xénophobie pourrait aider à comprendre l’origine du phénomène », explique celui qui, au départ, ne comptait pas faire de film sur cette ville « triste, sans vie, fonctionnelle» où il a vécu entre 1984 et 1988. « C’est le décès de mon père qui m’a fait revenir sur notre histoire familiale».

Diplômé de la prestigieuse école de cinéma La Fémis, Mehdi Benallal se forme pendant quatre ans à la réalisation sans parvenir « à se servir de l’école comme d’un tremplin pour la suite. Je n’avais pas l’âge de savoir ce que je voulais faire ». Entré à La Fémis à 22 ans après avoir regardé des films : « tous les jours pendant des années : c’est la meilleure façon d’apprendre à réaliser », Mehdi Benallal y trouve un confort indéniable (du matériel et « 40000€ pour faire un film de fin d’études ») et observe ce milieu « très clos » du cinéma : « ça devient un panier à crabes, il y a une concurrence effroyable pour obtenir les moyens de faire son film ».

Bien qu’il y réalise plusieurs courts-métrages (dont Trois deux une en 2001 et La complice en 2003), Mehdi Benallal s’éloigne par la suite du cinéma en enchaînant petits boulots et piges pour Le Monde Diplomatique. Il réalise des films auto-produits (Qui voit Ouessant en 2007 et Le retour à Sceaux en 2010), puis prend le chemin des festivals avec Aux rêveurs tous les atouts de votre jeu (sélectionné au Cinéma du Réel 2011). Devenu associé de la société de production Triptyque Films en 2013, il vient d’achever le tournage d’une « fiction ethnographique », La main bleue, actuellement en post-production.

Seul membre de sa famille à s’être tourné vers le cinéma, Mehdi Benallal est né en 1977 à Argentan (Normandie) d’un père algérien informaticien et d’une mère hongroise aide-soignante. Cadet et seul garçon d’une fratrie de trois enfants « français à 100% », Mehdi Benallal comprend un peu l’arabe et le hongrois et se rend, enfant « l’été en Algérie et l’hiver en Hongrie ». Son métissage est d’ailleurs « une chance qui permet un rapport critique avec chacune de mes origines. Mais cela peut se retourner contre l’enfant qui peut se sentir mal de tous les côtés».

Puisque sa mère, grande lectrice, est « attachée à l’idée de Culture », Mehdi Benallal connaît une enfance « livresque » en se réfugiant très jeune dans la littérature. Il regarde aussi Louis de Funès et des westerns « en famille, à la télé. Quand c’était vraiment la fête, on regardait deux films dans la soirée ». Fan de Godard (« pour sa façon simple et libre de parler du cinéma »), Chaplin, la Nouvelle Vague et les classiques américains et japonais, Mehdi Benallal a vu au cinéma avec sa mère, des films de Roman Polanski et Woody Allen puis affûté sa cinéphilie sur VHS.

Élève « doué mais dissipé », il passe un Bac L option musique grâce à sa prof, « géniale », « une figue marquante de ma scolarité». Cinquième choix sur sa fiche de vœu universitaire, le cinéma lui ouvre les portes de Paris 3. C’est à cette époque qu’il commence à réaliser des petits films entre amis et qu’on lui conseille, faute de débouchés avec la fac, de tenter le concours de La Fémis. Il le réussit du deuxième coup (« je ne m’attendais pas à l’avoir »), mais revendique le fait que ses films « aux bords de l’expérimental, n’appellent pas trop l’étiquette Fémis ».

Considérant le cinéma français comme « le plus divers au monde » bien que parfois « paralysé par un surmoi intellectuel », Mehdi Benallal regrette que les films tournés en banlieue soient souvent « hystériques » et « identitaires, presque aussi enfermés à leur manière que les films bourgeois ». « On ne réussira pas à bien parler de la banlieue dans l’urgence. C’est exactement le propos de l’extrême droite : « c’est plus possible », « on est dos au mur », « il faut que ça pète » ».

Si la France demeure pour lui « l’un des pays où il fait le mieux vivre au monde» et la « banlieue », un mot « paralysant, qui empêche d’être libre : tu te sens obligé », Mehdi Benallal pour la filmer, s’attache à « un lieu ou des personnes qui m’ont marqué ». Et invite les Parisiens à s’y rendre plus souvent «pour enrichir leur regard, parce qu’il y a plein de choses à y voir. »

Claire Diao

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