Le 25 juin 2009, il y a cinq ans, Michael Jackson, The Gloved One, s’éteignait. Pour le cinquième anniversaire de sa mort et loin des hommages presque classiques qui lui seront rendus entre deux commentaires de matchs de la Coupe, rencontre avec l’auteur d’un livre-photos qui raconte la jeunesse de la Popstar tout autant que la culture afro-américaine. 

« On pense souvent qu’on a tout dit, tout écrit à propos de Michael Jackson. On revient sur sa supposée pédophilie, sur le business après sa mort, sur ses opérations de chirurgie esthétique, sur son génie en tant que danseur, mais on oublie certaines clefs très importantes ».  Joachim Bertrand, photojournaliste et membre de l’association FunkU, dédiée au funk et à la soul musique, propose un autre regard sur la culture afro, mais aussi sur l’identité de la superstar.

« Je voulais raconter et surtout montrer l’enfance d’une superstar qui est avant tout un jeune afro-américain d’à peine 10 ans que l’on déguisait déjà en adulte et qui, à la fin de sa vie, est presque devenu sa propre caricature.  J’ai choisi 48 photos, rares et inédites, qui racontent cette enfance solitaire, cette enfance volée. Ces photos racontent aussi la culture afro. Michael avant Jackson ? C’est aussi son amitié avec les animaux, c’est cette prison dorée dans laquelle il a grandi et dont il n’est jamais sorti. Pour moi, cette enfance c’est une des clefs pour comprendre pourquoi et comment il est devenu le King of Pop. Je veux raconter Michael plus que Jackson ». Dans le livre, chaque photo est accompagnée d’une légende explicative. Ces légendes racontent la jeunesse volée de Michael, son quotidien, sa place dans la fratrie Jackson, mais elles expliquent aussi, en filigrane, le regard très souvent mélancolique du futur king of pop.

Une musique « blanchisée » en même temps qu’un symbole politique fort

FOrever_Michael_livre_juin2014FOrever_Michael_livre_juin2014Pour Joachim Bertrand, un des aspects essentiels de la popularité de la musique de Michael Jackson tient à la « blanchisation » de cette dernière. Comme s’il fallait la dissocier de sa dimension politique. Il explique : « j’ai aussi voulu raconter la culture afro et le positionnement face au public blanc dans une Amérique ségrégationniste. Ces images d’Épinal renforcées par les stéréotypes qui disent que tous les blacks dansent bien. Pour moi, la musique noire, c’est une musique de la rue, une musique de l’église avec le Gospel, et une musique qui se ressent avec les tripes, plus nerveuse. A partir du début des années 80, et particulièrement avec l’album très pop Thriller, la musique de Michael Jackson est de plus en plus lissée, pour plaire au marché blanc, pour plaire à la TV. Berry Gordy, le producteur, a beau être afro-américain, il est pourtant un négrier et ça c’est ce qu’on ne dit pas et qu’on ne lit pas. Il fait travailler ses artistes 15 heures par jour, il les traite mal, il ne met pas les têtes des chanteurs noirs sur les 45 tours parce qu’il faut vendre. Il ne faut pas de musique qui heurte les consciences. Même si avec Bad, on essaye de recréer cette ambiance urbaine qui est très à la mode, c’est tout à fait artificiel, il n’y a rien de vrai. Derrière la ‘blanchisation’ de cette musique et même si elle a été lissée, tout cela dit énormément de la culture afro et du contexte social et politique en Amérique.  Soul Train, qui présente quasiment exclusivement des artistes afro-américains et qui est décrit par 50 cents. Dr. Dre comme une émission centrale, c’est aussi un symbole politique parce qu’on met en avant des espoirs d’émancipation comme il y a pu avoir James Brown Malcolm X, Michael Jordan ou Martin Luther King. Et Michael Jackson est aussi un modèle d’émancipation ! » Pour mon interlocuteur, cette question de la « blanchisation », ces questions sociales et raciales sont encore omniprésentes aux États-Unis, alors il a cherché à  comprendre, à creuser.

S’éloigner des clichés et des apparences

« Je souhaite aussi questionner l’importance de l’enfance dans une vie, et la place de l’enfance dans le monde des adultes. Qui veut d’une enfance comme celle de Michael Jackson ? Une enfance passée à travailler, sans avoir d’autres que ses frères, une enfance solitaire. Michael Jackson le dira lui-même chez Oprah Winfrey, : il fête son premier Noël en 1993 avec son amie Liz Taylor, ses amis, c’était ses frères et quand il se regardait dans un miroir, à 10 ou 11 ans, il ne se voyait pas lui, il voyait une célébrité ! » Pour l’auteur du livre, cette dimension est essentielle car elle met en évidence une vraie ambivalence. « C’est un enfant qui a grandi sans identité et sans intimité. Quand tu n’as pas d’histoire et pas d’intimité qu’est ce qu’il te reste ? Et pourtant il n’a pas quitté la prison dorée dans laquelle il était au moment où il aurait pu le faire. Pour moi, ce livre c’est aussi montrer comment cette enfance volée où on a fait de lui un singe savant l’a amené à devenir plus blanc que blanc et à aller jusqu’au bout de ce qu’on voulait qu’il soit, jusqu’à devenir complice et instrument de la blanchisation de sa musique. »

Mon interlocuteur termine en rappelant : « comme par hasard, les frères de Michael Jackson repartent en ce moment en tournée, ils seront à Paris dans quelques jours (…).  Sans vouloir être dans trop de cynisme, Michael Jackson, c’est une machine à cash ! » L’auteur du livre, Forever Michael trouve qu’on revient encore peu sur cette enfance-là et c’est ce que lui a voulu faire. Publié sur le site de l’association, le livre montre une identité plus complexe, plus nuancée et finalement plus attachante de celui qu’on appelle presque invariablement et peut-être trop volontiers « le roi de la pop » en oubliant qu’il aurait parfois voulu être Michael plus que Jackson. 

Anne-Cécile Demulsant

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