« La nécessité, de s’élever, de s’éduquer, de réfléchir au monde dans lequel on vit ». Voilà ce qui a poussé Michel André vers le théâtre. Encore un intellectuel loin des réalités terre à terre ! Détrompez-vous. Sa matière première c’est le réel ! Et la grande œuvre de Michel André à Marseille, l’organisation de la biennale artistique, Les Écritures du Réel, avec Florence Lloret, le prouve. Cet événement (14 mars-7 avril 2012) n’a pas réuni uniquement des interventions théâtrales mais aussi de la danse, des expositions, des conférences. Car pour l’artiste, afin de parler du réel il faut aborder la philosophie, la sociologie, l’urbanisme… « On ne peut pas avoir une approche segmentaire, tout est lié. L’habitat est lié à l’éducation qui est liée à l’école qui est elle-même reliée à la culture… » Une évidence que n’aurait pas contredit Le Corbusier. Une conception des choses qu’il met en application dans son théâtre. Avec La Cité, une maison de théâtre, il développe les espaces de recherches où artistes et amateurs réfléchissent ensemble.

L’amour de la société et des gens, Michel André le porte depuis longtemps. Au lycée, il envisageait un parcours qui l’aurait mené vers un métier comme éducateur spécialisé, « mais j’ai fait l’option théâtre, c’est comme ça que ça a démarré. » Il a ensuite intégré le Conservatoire de Bruxelles et l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Puis rapidement, il a voulu faire de la mise en scène. « J’ai monté des textes contemporains notamment L’entretien du solitaire à partir d’une interview de Bernard-Marie Koltès que j’avais entendu à la radio. » Un jour, il est venu jouer à Marseille. Il n’est plus jamais parti.

Marseille, « une ville qu’on a envie de faire évoluer »

Ce Belge, petit-fils de mineur, habitant à Marseille depuis seize ans, fait de la vie de ses habitants sa matière première.  Il connaît bien le milieu ouvrier. « Dans ma famille il n’y avait pas de livres, pas de revues. Mais on avait une richesse culturelle. Mon père a passé une grande partie de sa vie au Congo. J’y ai moi-même vécu deux ans mais j’étais trop petit pour m’en souvenir. Et ma mère est sicilienne. »

C’est sans doute pourquoi Michel André aime tant Marseille et sa diversité culturelle : « Beaucoup de personnes viennent d’ailleurs. Ils apportent leur souffle et leur énergie. C’est une ville qu’on a envie de faire évoluer » explique-t-il avec passion. Et sa façon a lui d’aider Marseille, c’est de faire du théâtre. Mais pas dans une maison de verre. Michel André amène le théâtre dans les écoles de Marseille. Il propose, en partenariat avec des professeurs, de réaliser des ateliers de création dans les classes, notamment dans les quartiers nord. Une expérience a même abouti à un spectacle : L’Alphabet des oubliés. Celui-ci a été joué durant la biennale, Les Écritures du Réel.

Marseille, une ville de caractère

« C’est une ville de passion. Les gens qui y vivent l’ont bâtie. » Sa description de Marseille ressemble à celle d’une femme. Il parle de ses couleurs, de ses odeurs, de ses formes avec tendresse. Il l’apprécie pour « toutes ces petites impasses, ces ruelles, tous ces gens qui la peuplent… On est aux portes de l’Afrique. On a la sensation que cette ville a une âme. On l’aime, parfois on est en tension avec elle, d’autres fois elle nous trahit, elle nous accable… »

Quand on lui demande s’il a peur à Marseille, il esquisse un sourire. « Je ne me sens pas en danger mais il y a une tension qui est en train de grandir. L’écart entre les riches et les pauvres s’accélère. Il y a toujours eu des bandes. Ça ne date pas d’hier qu’il y a des règlements de compte mais ça fait les beaux jours de la presse. » Une réalité qu’il vit sur le terrain. Il constate que la mixité sociale se réduit notamment dans les quartiers nord. La concentration des populations pauvres tend à exacerber les tensions de son point de vue. L’acteur déplore que les maisons de quartiers, que les centres sociaux aient de plus en plus de difficultés à exécuter leurs missions. « L’Agora à la Busserine, le centre social de Saint Gabriel par exemple ont fait un travail gigantesque, ils investissent dans les gens. C’est ce qui fait la société du vivre-ensemble. »

Les intellectuels n’ont pas perdu leur voix

La solution face à ce malaise ? Difficile à dire mais il espère que son action permet de faire avancer le débat. Il n’envisage pas le théâtre autrement que comme quelque chose d’engagé. « Il permet de s’élever collectivement.  Le théâtre ne peut pas être l’affaire d’égoïstes. L’artiste est un homme engagé qui doit se mettre au service d’une pensée citoyenne et commune. » Et la question des intellectuels. « On n’est plus au temps de Camus mais il ne faut pas dire qu’ils n’existent plus. » Michel André insiste sur Mercier, Stiegler, Morin.

Il concède qu’il y a eu un long silence des penseurs et juge qu’il y a eu « un narcissisme d’experts qui ne connaissent que leur vie. » Il regrette une chose chez les intellectuels d’aujourd’hui, c’est que leur voix ne redescende pas vers le peuple. « Lorsqu’on se préoccupe de comment on va manger le soir, on ne lit pas Morin » explique ironiquement Michel André. Pour lui c’est un problème de communication. Étonnant à notre époque où les gens sont ultra-connectés. Pas vraiment explique-t-il. « C’est difficile de se faire entendre dans ce brouhaha ! Alors attention à tous ces outils qui nous endorment. » Et comme le dit si bien la littérature taguée sur les murs de la cité, prenez le temps, « éteignez vos télés et allumez vos cerveaux ».

Charlotte Cosset

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