À 78 ans, Michel Ocelot ne perd pas la main. Ses dessins, que l’on reconnaît dès le premier coup d’œil, transportent et émerveillent les petits comme les grands. Aujourd’hui encore, ses plus grands succès, à savoir Azur et Asmar et Kirikou et les bêtes sauvages continuent de marquer les enfances, notamment celles des personnes issues de ces cultures. Des cultures mises à l’honneur et magnifiées.

Dans le cinéma français, la représentation des minorités reste assez faible, malgré des avancées. C’est d’autant plus le cas dans le cinéma d’animation. Mais la première évolution a eu lieu avec Michel Ocelot, en 1998 et la sortie de Kirikou et la sorcière. Nous avons voulu en discuter avec lui. Interview.

Vous avez été un des premiers à avoir représenter les minorités dans le cinéma d’animation. Pourquoi cette volonté de représenter d’autres cultures ? Cela vient-il de votre enfance à Conakry ?

Vous me demandez pourquoi je suis normal et je vais essayer de vous l’expliquer. (Rires) En effet, mon enfance explique, en partie, ces choix. J’allais à l’école primaire en Afrique mais pour les grandes vacances, nous revenions en France. C’est-à-dire que j’avais deux univers à ma disposition dans lesquels j’étais à l’aise et que je connaissais bien. Je n’étais un expatrié nulle part.

Quand je me suis mis à m’intéresser aux contes, il m’a semblé pertinent d’explorer ceux de tous les pays. La documentation fait partie des plaisirs de mon métier.

Ce qui me rendait malade c’était l’hostilité quotidienne entre riches et pauvres, hommes et femmes, Chrétiens et Musulmans…

Mon intérêt pour la culture arabo-musulmane découle d’une petite histoire. À l’École des arts décoratifs de Paris, il y avait un cours de littératures et civilisations donné par un homme sans charisme. Pourtant, c’était passionnant.

Il nous a fait découvrir deux parties historiques peu étudiées : une sur le Qatar et une autre sur la civilisation arabo-musulmane. J’ai eu une ouverture sur une civilisation un peu oubliée mais qui se révèle brillante et ouverte.

Quand j’ai décidé de faire Azur et Asmar, je me suis donné une mission. Ce qui me rendait malade c’était l’hostilité quotidienne entre riches et pauvres, hommes et femmes, Chrétiens et Musulmans, et c’est devenu mon sujet.

J’avais conscience de faire du bien à des jeunes en mal de représentations positives de leur culture

Comme j’étais français, le récit se déroule d’abord en France. À ce moment-là, j’avais tendance à vouloir que les personnages soient Perses parce que c’est une civilisation extraordinaire. En France, la majorité des immigrés sont maghrébins, alors j’ai préféré me tourner vers le Maghreb.

Je suis allé dans les trois pays du Maghreb, j’ai lu le Coran et les trois Évangiles. J’ai essayé de faire un récit qui montre cette civilisation sous un beau jour. J’avais conscience de faire du bien à des jeunes en mal de représentations positives de leur culture.

Avant de mettre en scène vos récits, comment travaillez-vous ?

À l’aide de documents et quand je peux, je vais sur place. Pour le Maghreb c’était faisable. Je suis aussi allé au Liban et en Égypte, donc j’ai acquis une certaine connaissance. Le Maroc m’inspire beaucoup dans mes films.

Il est vrai que dans tous vos films, il y a énormément de détails. On a vraiment l’impression d’y être car vous donnez une représentation assez juste…

Je me renseigne et me documente énormément. J’essaye de faire des choses justes, qui sonnent juste. C’est le cas pour Azur et Asmar, mais aussi pour tous mes films. C’est une partie très plaisante de mon travail. Dans Azur et Asmar, tout est précis, la décoratrice a même fait tous les plats qui étaient sur la table de Jenane (la nourrice dans Azur et Asmar). On les a d’ailleurs mangés ensuite (Rires).

Le fait de représenter d’autres cultures a t-il été un obstacle pour obtenir des financements et réaliser vos films ?

Oui et non car ces obstacles je les ai sautés facilement. Quand j’ai voulu faire Kirikou, on a commencé par me dire que l’Afrique ce n’est pas vendable. J’ai essuyé beaucoup de critiques durant la phase de réalisation, mais j’ai toujours fait ce que je voulais.

Lorsque j’ai voulu réaliser Azur et Asmar, on m’a dit « vous n’allez quand même pas faire un film bilingue franco-arabe ». J’ai tenu bon et ils ont finalement accepté. C’était une époque où je sortais du grand succès de Kirikou et je me suis permis de dire c’est à prendre ou à laisser.

Kirikou et la sorcière ©Gebeka Films

Le personnage de Crapoux dans Azur et Asmar, est assez intolérant au départ mais évolue ensuite. Était-ce une manière de vous moquer de ceux qui rejettent la culture de l’autre ?

Sur Crapoux, un vieil ami du lycée m’a dit « tu es en train de faire ton portrait de quand tu avais 15 ans ». Après l’Afrique et la Côte d’Azur, je me suis trouvé en Anjou. Il y avait un ciel gris, un sol mouillé et toutes sortes de codes que je ne comprenais pas. J’ai été hostile, presque haineux, envers cet endroit. La réflexion de mon ami m’a fait comprendre quelque chose. Les immigrés désagréables, je les comprends. Je l’ai été.

Et Crapoux, c’est en partie moi à 15 ans. Il est malheureux, il n’a pas su s’adapter au pays. J’étais comme ça, pendant 10 ans et maintenant j’ai honte, mais j’en ai fait Crapoux.

Peut-on parler de Dilili à Paris ? Il s’agit d’un film avec un message assez féministe et une histoire dure qui contraste avec vos autres films. Pourquoi ce choix ?

On se méfie peu de l’animation, mais ce cinéma peut porter des messages forts. J’ai fait ce film car le sujet est important. Encore aujourd’hui, des hommes font du mal très gravement aux femmes et aux filles.

Il y a plus de femmes tuées parce qu’elles sont des femmes que de morts par guerre. En France, une femme meurt sous les coups de son compagnon tous les 2 ou 3 jours. Donc c’est un sujet et j’ai voulu en parler.

Propos recueillis par Farah El Amraoui 

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