« Avis aux grands de ce monde : peu importe ce que vous accomplirez, la seule façon de vous inscrire dans l’Histoire, c’est de vous trouver un bon biographe »*. Attendons-nous alors à ce que Jamel Debbouze tombe rapidement dans les oubliettes. Le coupable est Bernard Violet, auteur de « Jamel Debbouze, l’as de cœur », sorti en avril aux éditions Fayard. Mais Jamel peut désormais s’enorgueillir d’avoir un point commun avec Depardieu (l’insoumis), Deneuve (l’affranchie), Johnny (le rebelle amoureux), Vergès (le maître de l’ombre), Delon, PPDA… puisque tous ont le même biographe.

Bernard Violet, ancien journaliste télé, se consacre aujourd’hui à l’écriture de tout ce qui peut faire vendre. Son fond de commerce à des airs de foirefouille : scandales, terrorisme, grands mystères et peoples, citons entre autres « Le dossier Papon », « L’Affaire Ben Barka », « La Saga Monaco », « L’ami banquier de François Mitterrand »… Mais alors dans toute cette quintessence, pourquoi s’intéresser à Jamel Debbouze ?

La réponse est apportée dès la première page: « Comment ne pas s’intéresser à l’humoriste qui figure en tête des hit-parades des personnalités françaises les plus aimées ? Comment ne pas s’interroger sur cette célébrité à l’ascension fulgurante, devenue l’emblème et le chroniqueur d’une génération ? Comment ne pas être interpellé par un tel homme de cœur, d’engagement, de conviction ? » Mais aussi et surtout parce que ce « fils d’immigrés, enfant des cités et de la culture hip-hop […] fait partie des rares artistes surdoués de ce début de XXIe siècle ». Malgré les réticences du principal intéressé pour qui « une biographie n’a pas lieu d’être », Bernard Violet rassure Jamel en lui précisant qu’il recherche « la vérité profonde plutôt que le scandale à tout prix ».

Le récit de la vie de Jamel commence sous les allures d’un conte et finit sous celle d’une success story. Jamel, « avec un j comme Jean »** naît en 1975 et grandit dans un petit appartement boulevard de La Chapelle. Huit ans après, la famille acquiert un pavillon à Trappes (78), un de ceux « avec des murs en papiers Canson et un toit en polystyrène expansé », dans le quartier des Merisiers. S’ensuit alors le récit de l’enfance de Jamel, du « lutin (ou du Tom pouce) de Trappes » : le travail des parents, la vie à la maison avec les oncles, les fins de mois difficiles, l’école… L’auteur a recueilli quelques témoignages des anciens camarades de classe : « Je ne dis pas qu’il [Jamel] faisait sa racaille, mais il avait une propension à jouer au petit chef. Pas méchant, pas violent, certes, mais aimant rouler des mécaniques. » Viennent ensuite, après les multiples anecdotes sur la vie dans la cité, les problèmes de scolarité, le long récit de la rencontre avec Alain Degeois, « Papy », son mentor, celui qui l’a amené au théâtre, à l’improvisation.

Puis comme l’avais promis l’auteur en quête « de vérité » à Jamel, arrive le chapitre 4 : « Une sale affaire ». Vingt pages sont consacrées au récit de l’accident ou du « crime », l’auteur dit avoir mené sa contre-enquête, ouvert à nouveau les dossiers, rencontré les protagonistes (qui ne sont en fait que la famille et les proches de la famille endeuillée). Il commence comme ceci : « Je vois mon fils en rêve qui me crie :  » Maman, il ne faut pas baisser les bras. Jamel m’a tué. Il faut me rendre justice !  » Cette supplique, Marlène Vaïty-Admette m’affirme l’entendre toutes les nuits depuis la disparition tragique de Jean-Paul, survenue le 17 janvier 1990. Agé de seize ans, son fils unique a été broyé, ce jour noir, en gare de Trappes, par un train à grande vitesse. Le camarade qui l’accompagnait, lui, s’en est sorti de justesse. Mais non sans mal, puisqu’il y a perdu l’usage d’un bras. Son nom, on l’aura compris, est Jamel Debbouze. » Tout cela pour terminer sur une citation de Jamel dans Paris Match : « J’ai perdu un ami dans cet accident, et j’ai beaucoup de mal à me faire à l’idée que moi, j’étais vivant, et pas lui. »

Systématiquement, l’auteur consacre plusieurs pages, voire des chapitres entiers, aux démêlés de Jamel (exemple du chapitre 13 : « Jamel l’embrouille »). Pourtant, la récurrence des références à la cité, en l’occurrence Trappes, sont des lourdeurs qui n’ont plus lieu d’être à partir du moment où Jamel s’accomplit en tant qu’artiste. Et pourtant Bernard Violet persiste et signe, entre « l’esprit banlieue » et les premières fois où Jamel se fait appeler « Monsieur ». Qu’importe, Jamel est confiné, malgré tous les mérites que lui alloue l’auteur, dans cette image du fils d’immigré, « produit des quartiers », mais un « al ridate al walidine », autrement dit « un enfant béni des Dieux ».

Désormais, « tout ce que touche Jamel se transforme en or », preuve en est ses salaires, son train de vie, les grosses cylindrées, l’appartement à Saint-Germain-des-Prés… Et bien évidemment, pour peaufiner son joli conte de fée revisité, il ne manquait plus que la princesse. C’est chose faite dans le dernier chapitre. Nous serions en droit de nous attendre à une phrase telle qu’« ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants », hé bien non, l’auteur nous offre le bouquet final après 358 pages : « Un monde qu’il aime et qui le lui rend bien. »

Une telle biographie renvoie à de nombreuses interrogations, notamment celle de la légitimité d’une telle entreprise. L’auteur cherchait-il à ajouter à son palmarès une caution « banlieue » ou plutôt ce qu’il définit comme « le symbole éclatant de cette France métissée adulant Zinedine Zidane, Thierry Henry, Khaled et Cheb Mami » ? En tout cas, cette biographie inconséquente est un beau produit marketing puisqu’elle est arrivée quelques jours avant le mariage du principal intéressé.

Adrien Chauvin

*Bernard Werber dans « L’Empire des Anges ».

**Dans un des sketches de Jamel Debbouze.

Adrien Chauvin

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