23h02, une Lada, couleur vert caca d’oie, file dans la nuit bondynoise… « Accélère ! Il nous rattrape ! A droite ! Non ! Freine pas ! Tourne ! Putain il est encore derrière. C’est un vrai Hollywood chewing-gum ce type, il s’accroche comme la puanteur sur le fromage. Ah ! Ah ! C’est bon ! Il est tombé par terre comme une merde ! Filme avec ton portable pour Dailymotion ! Oh non, j’y crois pas, il se relève. Il lâche rien, ce bigorneau… »

15 min, un poumon en moins, et deux feux rouges grillés plus tard… « Mais jette lui des trucs par la fenêtre, bordel ! C’est pas vrai ! C’est de votre faute aussi, qui lui a parlé du buffet à volonté ? Attends, il s’essouffle. C’est bon, il lâche l’affaire, il s’arrête. Ouvre la fenêtre : Idir ! Passe le bonjour aux filles de « Charmed » sur M6. Nous, on va voir des vraies meufs pour de vrai, on te racontera. Ah ! Ah ! Ah! »

Si le coup de pute était un coup de pinceau, mes copains, ça serait Monet, Picasso, Van Gogh et compagnie. Un musée. Des artistes de la dague. Avec les amis à Bibi ? Attention à votre dos. En traquenard, c’est l’Everest, au-dessus, il n’y a rien. C’est des lourds, les bonshommes, ça envoie encore des lettres de dénonciation aux Allemands pour pas perdre la main au cas où, c’est pour dire le niveau. Me semer pour aller s’amuser sans moi, encore ça, c’est mignon. Ils avaient pas trop le choix, les pauvres. La logique cruelle et implacable des maths : une voiture + une ambiance sur Paris + 8 Bondynois = on en laisse un derrière crever dans son vomi.

Sept mecs, ça peut encore entrer dans une caisse, on a tous joué à Tetris après tout. Si ca respire pas trop fort avec du Bondynois et une 405, tu peux faire du lego. Deux à l’avant, quatre en créneau à l’arrière et la victime du village dans le coffre. Mais à huit c’est trop chaud, on a essayé une fois au Parc de la mare à la Veuve, en mettant un petit fou sur le toit. Les flics, ils ont de l’humour, ça les a bien fait marrer, ce radeau de la méduse urbain, mais la prune, il te la foute quand même.

« Les gars, allez ! On la joue à la bondynoise ! Pierre feuille ciseaux ! Celui qui perd garde la boutique ! Idir va chercher des petits bouts de bois qu’on tire ça. Ou ça ? Ben là-bas, un peu plus loin. Encore un chouia plus loin… qu’il est con. Vite, les mecs, montez ! » Une vrai tête à chapeau ce Didir. Ça m’a apprendra à éteindre mon cerveau avant de sortir, pierre feuille ciseaux, ça se joue aux doigts, pas au bout de bois….

Bon, je suis à Bondy, je suis tout seul, j’ai un découvert de 191 euros sur mon compte baggoo, la flemme de demander 20 euros a mon père – à 28 ans on a sa petite fierté – qu’est-ce que je vais foutre de mon samedi soir tout seul à la maison ?

Ben, un bon film de cul. C’est la première idée qui me vient, honnêtement. La deuxième ? Un bouquin. Il n’y a rien de mieux qu’un bon bouquin dans la vie, ça peut te tenir des jours dans une aventure, un bouquin, c’est pas comme un film de… enfin bref. En plus, nous, les Français, c’est pas pour être chauvins, on a les meilleurs auteurs. C’est pas moi qui le dit, c’est l’officier de la Wehrmacht du « Silence de la Mer », un livre de Vercors. L’histoire d’un père et de sa fille qui doivent loger un Teuton pendant l’occupation, mais sans lui parler, c’est leur façon de résister. Mais c’est un bon Allemand, faut pas croire, pas ceux avec l’œil de pirate et la cicatrice sur le visage. Un bon Prussien qui aime la France, et qui n’a même pas touché à la fille même si elle, elle le kiffait bien.

Ben ouais, elle le kiffait : deux millions de beaux prisonniers français en moins dans le pays, deux millions de soldats allemands qui débarquent… Vous croyez quoi ! C’est l’historien qui parle, je vous dis ! Le prisonnier français aussi, de son coté : la fermière bavaroise, elle donne pas une vache à Fernandel comme ça gratuit. Il faut un peu d’intimité tout de même, pour filer 800 000 mille calories sur patte en temps de guerre.

Un livre, parfois, ça mène à un autre livre; là, du coup c’est comme les films X. Par exemple, Rachida Dati, « Belle Amie », je l’ai lu en une soirée, one shot. Si votre truc, c’est cracher sur elle, vous allez aimer. Moi, Rachida, avant je faisais sans, maintenant, je fais avec. Ça change pas ma vie, à part deux trois commentaires que je balance, comme ça, au bistrot, entre deux canons. Non, moi, de « Belle Amie », je retiens « Bel Ami » de Maupassant. Georges Duroy, le héros, une révélation, un chien de la casse qui commence le livre en crevant la dalle dans un kebab ou l’équivalent de l’époque. Il finit avec la vie de château, rien qu’en baisant les bonnes femmes. Eh les sœurs ! Faut lire ça pour pas vous faire embobiner par les beaux parleurs.

Ce soir, j’ai envie de m’évader, j’ai envie de boue, de foin, de paysans. Dans ma bibliothèque, deux incontournables : « Les grives au loup » de Michelet et « Jean de Florette » de Pagnol. Marcel, c’est mon père ! Chaque phrase, le moindre mot sont à leur place avec le petit Marseillais. Ça se lit pas, ça se respire, ça glisse tout seul, et le récit puissant des mesquineries paysannes qu’on retrouve dans tous les bleds du monde, c’est un délice.

Après ce soir-là, mes potes, ils m’ont quand même mis la douille bien comme il faut, mon âme crie Vengeance, et je parle pas du prochain film avec Johnny Hallyday, une production chinoise avec un casting de ouf. Pour la vengeance, Edmond Dantés, il n’y a pas mieux que lui. « Le comte de Monté Christo », de Dumas. L’histoire que même les Américains connaissent par cœur, tellement ça été repris par Hollywood, comme l’autre bébé de Dumas « Les quatre mousquetaires ».

Sinon, pour rester dans le cinéma, je sais pas si vous avez remarqué, mais dans les films américains, à chaque fois qu’un voleur d’œuvres d’art ou de bijoux a un peu la classe, c’est un Français. Merci à Maurice Blanc et son Arsène Lupin qui ont fait aussi le tour du monde. Tout comme un autre grand classique de notre littérature : « Jeannot Lapin fait un beau gâteau » que j’ai lu en CE2. L’intrigue est bien ficelée, la psychologie des personnages est travaillée, on ne s’ennuie pas un moment tout au long des 18 pages d’un récit poignant et mature, qui confrontera le lecteur à ses vieux démons…

Pourquoi je vous parle de bouquin, déjà ? Ah ouais, ma soirée galère. J’arrive pas a me décider, je les ai tous lus trois ou quatre fois, c’est ma drogue, les bouquins. Bon, je vais aller voir mon dealer, en bas d’une cité. Et là, j’attire votre attention sur un point. Il y a deux mecs à Bondy en ce moment, ils comblent mes lacunes littéraires, c’est des teneurs de murs avec toute la panoplie qu’il faut, casquette jogging Lactose et RMI à la fin du mois. Oui, oui, un bac+5 lettres modernes, ça fait rigoler les DRH il paraît…

Idir Hocini
(Paru le 18 mai 2009) 

Idir Hocini

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