La mémoire de Mohamed Boudia a vibré entre les murs du centre culturel algérien de Paris ce soir-là. Mercredi 20 novembre, on célébrait cet homme de théâtre et de culture algérien, militant pour l’indépendance algérienne, mais aussi de la révolution palestinienne. Son fils Rachid Boudia est venu raconter un père dont la pensée aurait pu être oubliée, et qui a pourtant marqué l’esprit des acteurs de la révolution arabe.

Mohamed Boudia affirmait ainsi que « le monde culturel n’est pas un monde à part de celui de la politique ». Autodidacte, il s’est emparé d’un art alors réservé aux élites, le théâtre, pour parler de ceux qu’il a rencontré dans sa vie de militant politique, et l’imprégner de cette culture populaire d’où il venait. Ses écrits rédigés entre 1960 et 1973 sont restés clandestins, à l’image de sa vie.

Luc Chauvin les a regroupés pour la première fois dans le livre Mohamed Boudia, Œuvres. Avec la maison d’édition Premiers Matins de Novembre, il veut faire redécouvrir « des mémoires militantes proches de nous mais dont on ne connait rien et qui pourtant pourraient être un point d’ancrage, pour éclairer le contexte en France maintenant, et pas seulement ».

Le théâtre, l’exil et l’arrestation

Dans la salle du centre culturel algérien, des images se succèdent les unes aux autres : ce sont des photos de la vie de Mohamed Boudia, commentées par son fils Rachid, présent lors de l’assassinat de son père par le Mossad à Paris en 1973. Un grand homme au large sourire, né en 1932, au cœur d’Alger. Un gamin de la Casbah, donc, qui quitte l’école dès la fin de la primaire, va cirer des chaussures ou vendre des journaux.

Au milieu des années 1940 Boudia vit sa première arrestation : alors apprenti tailleur, il est envoyé dans une prison pour mineurs pour avoir volé son patron de la somme exacte que ce dernier refusait de lui payer. Cet événement sera le premier jalon de sa personnalité de militant. A sa sortie, il est pris en charge par un bureau d’action sociale créé par l’administration coloniale pour encourager l’insertion des jeunes : il y croise Mustapha Gribi, qui le prend en charge et l’initie au théâtre.

Il entre au centre régional d’art dramatique d’Alger mais doit s’exiler à Dijon pour son service militaire. C’est pendant celui-ci que la révolution éclate. Marié, il rejoint Paris et la section française du FLN. On l’envoie à Marseille, où il fait exploser les dépôts de pétrole de Mourepiane. Arrêté, il est jugé par le tribunal permanent des forces armées de Marseille et défendu par le Collectif de défense du FLN, dont fait partie Jacques Vergès.  Il est alors envoyé à la prison des Baumettes à Marseille puis à celle de Fresnes où il purge la majeure partie de sa peine entre 1960 et 1961.

Ses deux pièces Naissances et L’Olivier sont écrites en prison : Boudia s’organise avec ses codétenus, en faisant du théâtre une résistance à l’incarcération, autant physique que morale. Il traduit en langue algérienne Le Malade imaginaire de Molière, qu’il joue devant près de 1000 détenus. Transféré à la prison d’Angers, il s’en évade en 1961 avec l’aide de l’organisation et des réseaux français d’aide au FLN. Il rejoint Alger en 1962, où il devient administrateur général du Théâtre National Algérien.

Engagé aux côtés des militants palestiniens, Mohamed Boudia est assassiné par les services secrets israéliens, en 1973, à Paris. Le Mossad et le gouvernement israélien l’accusaient d’être un des cerveaux de la prise d’otages d’athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, un an plus tôt.

Luc Chauvin a croisé pour la première fois le nom de Mohamed Boudia dans une revue culturelle et reconnaît : « Il était inconnu pour moi mais aussi comme pour beaucoup de gens de ma génération. » Ce qui le marque, c’est « cette double facette d’homme de culture, parce qu’il écrivait très bien, et en plus d’homme du peuple, qui savait manier les armes, avait fait de la prison ».

Mohamed Boudia a puisé dans son quotidien les ressources pour imaginer une Algérie libérée du joug colonial, nourrie de la réalité des plus modestes, ce qui le fait écrire : « Les ouvriers et les paysans continuent les sacrifices et attendent des intellectuels qu’ils les rejoignent sur le terrain du réel, hors des spéculations et des schémas déroutants ». En 1965, se souvient son fils, Mohamed Boudia partait en train dans les villes et les villages d’Algérie, jouer des pièces de théâtre en langue algérienne pour qu’il soit accessible à tout le monde. Ce théâtre devait « permettre de prendre conscience des iniquités du monde, être accessible au plus grand nombre et non pas comme avant, réservé aux gens fortunés qui pensaient que les objets culturels leur appartenaient ». Cette expérience de lutte concrète, lui fera mettre dans la bouche d’Omar, un des personnes des Oracles : « Notre révolution ne doit pas cesser pour que la ‘République’ commence. Elle continuera pour le peuple, tant que le peuple en aura besoin. »

Un personnage auquel il est aisé de s’identifier : « Tous ceux qui ne viennent pas des milieux privilégiés, de la petite ou grande bourgeoisie, se reconnaissent beaucoup plus dans un gars qui s’appelle Mohamed, qui vient de la Casbah, qui ne savait pas lire, avait fait de la prison et vendait du haschich avec son frère pour survivre. »

Boudia aura montré que la culture n’est pas que l’affaire de ceux qui ont tout, ou de ceux qui ont le temps de se divertir. Pour Luc Chauvin, « tu ne peux pas être intellectuel si à un moment donné tu ne mets pas tes muscles au service de ce pourquoi tu écris. Lui a incarné ça. » Au point de s’engager corps et âme dans les luttes sociales, au-delà des frontières.  En 1969, il épouse par exemple la cause palestinienne, ce qui provoquera son assassinat par le Mossad. Son biographe y voit une grande cohérence : « Il y a un dénominateur commun à agir pour l’indépendance de l’Algérie ou pour la Palestine. Il faut que tout le monde puisse s’émanciper, dans le monde entier ». Un message que Mohamed Boudia aura porté et incarné de toute sa force et jusqu’au dernier jour.

Floriane PADOAN

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